Anne-Élaine Cliche - Résistance VF

Anne-Élaine Cliche – Résistance VF

La résistance est un impératif éthique.

Solidaire émue du combat long et courageux que vous menez, vous, étudiants et étudiantes engagés, j’entends résonner comme jamais en moi deux maximes qui permettent, et me permettent à moi quotidiennement, de résister aux demandes et aux tentations d’assujettissement insistantes et insidieuses.

La première est tirée d’un ouvrage de sagesse juive, le Traité des Pères ou Pirké Avot. Elle est attribuée au célèbre rabbin Hillel qui vécut au temps de Hérode à Jérusalem (un contemporain de Jésus). Hillel disait :

« Si je ne suis pas pour moi, qui le sera ? Mais quand je suis pour moi, que suis-je ? Et si ce n’est pas maintenant, quand ? »

Cette maxime a été commentée par plusieurs penseurs juifs à travers les siècles. M’inspirant de Maïmonide, je vous propose mon commentaire, car cette maxime doit toujours être ramenée à la concrétude de la situation dans laquelle nous sommes plongés : Si je ne suis pas pour moi, qui le sera ? En effet : Si je ne m’incite pas moi-même au courage et au devenir juste, qui m’y incitera ? Mais quand je suis pour moi, que suis-je ? À partir du fait que je suis seul ou seule à pouvoir orienter mon existence vers quelque côté que je désire, je dois sans cesse me demander ce que je suis, c’est-à-dire, très humblement : quelles œuvres ai-je ou aurai-je accomplies ? qu’est-il sorti ou que sortira-t-il de moi ? Et si ce n’est pas maintenant, quand ?  L’urgence est permanente. Si je n’acquiers pas maintenant le courage et les vertus nécessaires pour devenir juste, quand donc le ferais-je ?

Cette maxime vous l’avez incarnée. Merci de la garder vivante.

De la violence du désir nécessaire à la vie

La seconde maxime permet, il me semble, d’éclairer la première. Ce n’est pas tout à fait une maxime mais une proposition de Lacan tirée de son expérience de psychanalyste (Le Séminaire Livre VII, L’éthique de la psychanalyse).

« Je propose que la seule chose dont on puisse être coupable, au moins dans la perspective analytique, c’est d’avoir cédé sur son désir. »

La résistance, comme la charité (!), commence par soi-même. En effet, si moi-même j’ai renoncé, comment puis-je être à l’écoute du combat de l’autre et le soutenir dans sa lutte pour la vérité et la justice au moment où la tentation de l’abandon, du renoncement, du retour à la tranquillité et au « laisser faire » sont les pires ennemis de la victoire? Il faut être capable de soutenir un minimum de violence pour ne pas cesser de dire le monde, pour maintenir ouverte et poursuivre la voie de la pensée, l’effort d’interprétation contre tout ce qui cherche à l’anéantir, à l’étouffer, contre tout ce qui invite au refoulement, au musèlement du désir qui est toujours, par définition, subversif.

On ne doit jamais oublier les puissances de la pulsion de mort qui se manifestent non pas tant par la violence, celle que nécessite le désir de vivre, que par l’« à quoi bon », cette force qui aspire éperdument au néant, à l’endormissement, à ce que Freud appelait le nirvana.

« Choisir la vie », comme nous l’ordonne le Deutéronome (30, 19) (“J’ai mis devant toi la vie et la mort. Tu choisiras la vie!”), cet impératif étonnant nous révèle, si nous ne l’avions pas remarqué, que les humains ont toujours bien plutôt tendance à choisir la mort, la tranquillité, le statut quo, l’ordre établi…

« Choisir la vie » dérange. Afin de ne pas céder à l’aliénation pour laquelle on sollicite votre « bon sens », afin de refuser ce qui, maintenant, dans cette crise, dans cette grève, se présente comme des vertus confortables (la récréation est terminée, retournez en classe comme de bons enfants), il importe de « ne pas céder sur son désir », ce qui implique toujours, quel que soit le désir, d’en payer le prix, d’en assumer le tranchant.

De là, la « maxime » de Lacan fait entendre entre autres qu’il n’y a pas à attendre que l’on nous dise ce que nous devons désirer, il s’agit d’être résolus dans ce que nous faisons, de ne pas reculer devant la dimension bouleversante et risquée du désir. TOUJOURS, et bien au-delà de la grève.

Oser répondre comme vous l’avez fait et continuez de le faire à un « Tu peux ! » qui ne provient d’aucun Maître et qui est le risque d’un geste négatif par rapport à tous les possibles déjà établis, est l’affirmation du courage que nécessite tout désir véritable.

Le sujet, le sujet d’une parole vraie, c’est celui qui n’a pas peur de désirer. Votre créativité, votre résistance illocutoire, votre inventivité qui vise à recueillir les étincelles de justice sont précisément les traits de cette violence pour la vie dont je parle et qui dérange le projet du libéralisme financier qui, lui, est une force incontestable de la pulsion de mort : force symbolicide.

À l’issue de cette grève, nous pourrons tous nous dire que quelque chose d’important a eu lieu et qui est votre courage politique collectif. Une résistance est née, des paroles et des voix ont été engendrées. L’avenir est désormais à elles.