Aurélie Arnaud - Les sous-titres de notre Histoire

Aurélie Arnaud – Les sous-titres de notre Histoire

Ce soir c’est de réconciliation que j’aimerais vous parler. En tant que non-autochtone, c’est la place depuis laquelle je me sens confortable d’intervenir lorsqu’il s’agit de questions autochtones. Je trouve souvent que mes mots sont déconnectés, intellectualisés, conceptualistes. Ils ne véhiculent pas la chaleur des mots des aînés autochtones que j’aime écouter. Quand ils parlent, leurs mots transportent dans leur sillage les lacs et les rivières de ce territoire, ils s’attardent comme la terre sous les pas des chasseurs, ils volent comme le vent en haut des arbres. Quand ils parlent j’entends le territoire et cela me fait du bien. Car nous avons tous besoin de racines et les miennes ne sont pas ici. Alors j’espère simplement que mes mots, aussi loin de la terre soient-ils, pourront construire des ponts entre nos deux solitudes, voire nos multiples solitudes. Car il s’agit bien de solitudes sur ce territoire aux identités multiples loin de ses racines.

Vous pensez peut-être entendre parler des peuples autochtones comme jamais auparavant. Vous buvez ces paroles dont vous avez été si longtemps privés, comme un peuple assoiffé de sa propre histoire qui ne savait même qu’il avait soif. et pourtant, la source n’est que goutte. Elle a été tarie si longtemps. L’obligation au silence s’est fait politique pendant des siècles, il va falloir travailler fort pour déterrer toutes les histoires, toute l’Histoire.

Lorsque j’ai commencé à entendre parler des pensionnats, cela faisait deux ans que je travaillais pour Femmes autochtones du Québec. Deux ans. Et cela faisait 8 ans que je vivais au Québec. Huit ans. C’était à la suite d’une conférence de presse. Une discussion banale autour de sandwichs pas de croutes. Une discussion qui parlait de cimetières de bébés retrouvés sous les écoles résidentielles, ceux des jeunes pensionnaires de prêtres pédophiles. Une discussion de tendons d’Achille coupés en représailles de trop de tentatives de fuite. Une discussion autour de sandwichs pas de croutes.

En rentrant à la maison, après 2 heures de bus, j’ai pleuré. J’ai pleuré ces histoires et j’ai surtout pleuré la solitude dans laquelle ces femmes, mes collègues devaient les vivre. Au bout de deux ans, j’ai commencé à lire, regarder, écouter des témoignages, des vidéos, des histoires jamais anodines mais toujours racontées sur le ton badin et le sourire jamais très loin. Chaque fois je me croyais arrivées au bout de l’horreur. J’avais hâte d’y arriver car j’avais honte de pleurer. Comme les oiseaux, au bureau, je me cachais pour pleurer. Dans les toilettes. En allant chercher mon lunch. Personne d’autres ne pleuraient. Celles qui auraient dû en riaient même parfois. Et pourtant je n’avais même pas eu accès à la totalité de la pointe de l’iceberg. Je ne savais que faire de mes larmes. Je les trouvais inutiles devant tant de monstruosité, tant d’injustice. J’avais mal à mon humanité.

Vingt ans après la fin de la Deuxième mondiale, au Canada, au Québec, c’est la même cruauté que l’on faisait subir à des enfants et à leurs parents. Un génocide. J’aurais voulu arrêter l’histoire, revenir en arrière. et puis j’ai voulu les crier ces histoires, pour que personne ne puisse dire « qu’il ne savait pas. » Je me suis engagée auprès de la Commission vérité et réconciliation et aujourd’hui je m’engage à poursuivre ce travail dans notre vie quotidienne.

Concrètement, ne croyez pas que cela sera facile. Il sera difficile de dénicher le racisme et la méconnaissance dans nos privilèges de blancs. Si on se frotte concrètement à la réalité des efforts à faire pour réaliser une véritable réconciliation, ça donne quoi ? Aujourd’hui j’aimerais prendre un exemple, parler d’une histoire de résistance autochtone, une histoire concrète, actuelle, ponctuelle. Celle du film de Dominic Gagnon Of The North. Car dans cette histoire, je vois l’Histoire: celle des colonisations, des pensionnats, de la Réconciliation. Il y en a peut-être parmi vous qui êtes les supporteurs de la liberté d’expression artistique, certains qui crient à l’injustice de n’avoir pas pu voir, pour se faire une idée eux-mêmes, qui n’aiment pas se faire dire quoi penser et qui crient à la censure. C’est votre droit comme on dit. Moi non plus je n’aime pas me faire dire quoi penser. Peut-être parmi vous, il y a aussi les ardents défenseurs des droits des peuples autochtones, quoiqu’on en dise. Cela est très bien aussi. Mais l’histoire que je veux vous raconter ce soir, c’est celle du dialogue entre ces deux solitudes, avec au centre l’histoire silencieuse que portent seuls les peuples autochtones sur leurs épaules, tant que les non-autochtones ne la connaîtront pas.

Ce film expérimental est le film d’un homme blanc qui n’a jamais mis les pieds dans le Nord. Tout ce qu’il connaît de ses peuples, c’est ce qu’il a regardé, ou voulu regarder sur youtube. Et puis en face, il y a des Inuits, offensés par ce film, qui ont eu du mal à le regarder. Ce qu’ils y ont vu: l’image que l’homme blanc leur renvoie à la figure depuis des décennies, des images d’hommes saoûls, de vagins en gros plan, de plateformes pétrolières, d’enfants négligés. Des associations d’images douteuses, une grande douleur et encore une fois la nécessité de crier « on n’est pas comme ça » et surtout une grande fatigue de devoir le faire encore et encore.

Oui ces vidéos étaient postées par ceux qui les avaient filmées, parfois, parfois non. Mais il reste une différence entre se filmer entre amis faisant la fête et choisir cette image pour parler du Nord.

Mais je ne veux pas parler du contenu, je veux parler du dialogue, ou de l’absence de dialogue autour du film. Des cinéastes se sont levés pour défendre le droit de l’artiste de faire le film qu’il voulait, le réalisateur s’est dit outré de voir tant de violence se déchaîner contre lui, violence qui s’est surtout traduite par une farouche opposition à se voir confiner à une image négative, encore. Et en face, quelle violence les Inuits doivent subir encore. Se défendre encore. Porter l’odieux de prouver, de parler, de dialoguer, d’éduquer la masse blanche qui ne sait pas, qui veut pouvoir dire, faire sans savoir. D’un côté, vous avez un réalisateur/artiste qui se drape du manteau de la bonne volonté blanche, de l’idéalisme romantique unidirectionnelle, de la charité chrétienne: « je fais ça pour les aider et ils ne le voient pas ». Le réalisateur devient la victime des siècles de colonisation et remet une nouvelle fois les autochtones dans le rôle du sauvage qui ne comprend pas la charité qu’on lui fait.

Bref, vous voyez le pattern se dessiner? ça vous rappelle quelque chose? Moi ça me rappelle trop ce bon vieux discours du puissant outré que l’on pile sur sa puissance comme il a pilé copieusement sur celle des opprimés pendant des siècles. Croire à l’égalité des chances quand rien n’a été fait pour corriger un tant soit peu la situation, c’est bien le privilège de celui qui détermine la mesure de l’égalité à l’aune de sa propre expérience.

Bref, au-delà des principes, si on ne connaît pas l’histoire, on ne comprend pas les sous-titres. Alors il est temps, que nous l’apprenions, cette Histoire.

 

Migwetch, Nia:wen, Tshinashkumitin, ….