Catherine Lavarenne - La grève et l’écriture, questions d’intégrité

Catherine Lavarenne – La grève et l’écriture, questions d’intégrité

Quand on parle d’une structure soumise à des tensions de forces inégales, on en dit que son intégrité est menacée. L’intégrité, ce serait donc en premier lieu affaire d’équilibre des forces, ou de stabilité. Si l’intégrité, c’est la stabilité, ou la constance, on peut en déduire que le contraire de l’intégrité, c’est la folie, comme quand on dit de quelqu’un qu’il est « instable émotivement ».

Selon moi, l’intégrité se rapporte beaucoup plus aux choix que nous devons faire ou que nous décidons de faire. C’est vrai que la voie de la droiture, de l’incorruptibilité, c’est beaucoup plus facile à pratiquer quand on se trouve en contexte de stabilité politique, où ce qui est légal correspond à ce qui est éthique, et où les choix sont clairs.

J’ai en tête, depuis le début de la grève, une phrase que Sartre a écrite dans l’article « La République du silence » : « Jamais nous n’avons été plus libres que sous l’occupation allemande. »

Voici un extrait du texte :

 Nous avions perdu tous nos droits et d’abord celui de parler; (…) partout sur les murs, dans les journaux, sur l’écran, nous retrouvions cet immonde et fade visage que nos oppresseurs voulaient nous donner de nous-mêmes : à cause de tout cela nous étions libres. Puisque le venin nazi se glissait jusque dans notre pensée, chaque pensée juste était une conquête; puisqu’une police toute-puissante cherchait à nous contraindre au silence, chaque parole devenait précieuse comme une déclaration de principes; puisque nous étions traqués, chacun de nos gestes avait le poids d’un engagement. Les circonstances souvent atroces de notre combat nous mettaient enfin à même de vivre, sans fard et sans voile, cette situation déchirée, insoutenable qu’on appelle la condition humaine. [1]

À un degré très moindre, il me semble que cette situation insoutenable, c’est à la fois celle de l’étudiant gréviste au Québec en 2012 et celle de l’écrivain. Celle du gréviste parce que nos actions ont créé une division profonde dans la population et qu’il nous faudra bientôt faire un choix difficile entre le radicalisme visant à une société plus juste et un compromis qui goûtera comme une défaite pour une partie comme pour l’autre. Le droit d’abstention, qui n’existait plus sous l’occupation allemande, a aussi la vie dure au Québec en 2012, et je serais tentée de dire comme Sartre que c’est une bonne chose : en étant forcés à faire un choix, nous sommes forcés d’être libres, car conscients des conséquences de nos choix. L’évitement n’est plus une option, nous devons pratiquer notre liberté de choisir.

Sartre, donc, disait qu’être forcé au choix, c’est la liberté. Moi, c’est aussi ce que j’appelle l’écriture. Je crois que ce qui permet l’écriture, c’est quand l’écrivain se place dans cette posture dangereuse qu’on appelle parfois « la distance juste », quelque part entre l’intime et l’autre, et qu’il choisit d’y rester pour allier une voix à de multiples visions et en faire quelque chose plutôt que rien. C’est une posture qui demande une attention constante parce les frontières sont continuellement déplacées. C’est un état de folie, de schizophrénie même, d’instabilité, à partir duquel il nous faut néanmoins réussir à fonctionner socialement; et ce paradoxe en fait un lieu de très haute intégrité, puisqu’il est soumis à des forces contraires qui en menacent l’équilibre. L’intégrité, selon moi, n’est pas nécessairement le fait de prendre une décision et de s’y coller en toute rigidité; ce serait plutôt avoir conscience de la nécessité du choix, de la difficulté du choix, et le courage d’avancer à tâtons en admettant qu’il n’y ait aucune certitude, sinon celle de notre engagement total et tout de même imparfait.

Dans son essai Why I write, George Orwell retrace ce qui l’a amené à l’écriture. Il affirme qu’il sait, depuis l’âge de cinq ou six ans, qu’il se destine à l’écriture : « From a very early age, perhaps the age of five or six, I knew that when I grew up I should be a writer [2]. » C’est le « should » de cette phrase qui me captive; Orwell ne parle pas d’un désir, ni même d’un talent, mais d’un devoir. Ce devoir prend racine dans ce qu’il nomme sa « grande capacité à aborder de front les choses désagréables de l’existence [3] », ainsi qu’à la nécessité que ressent l’écrivain de prendre parti lorsqu’il est saisi d’un sentiment profond d’une injustice.

Quand je parle d’intégrité, je m’attarde à cette nécessité de prendre parti, je la questionne, parce que je crois qu’on confond souvent radicalisme et intégrité, tout comme on confond intégrité et stabilité. Peut-être d’ailleurs que le radicalisme peut être vu comme une forme de désir de stabilité. Bien sûr, ces deux termes – radicalisme et intégrité – ne s’excluent pas mutuellement; on peut très bien être (et on l’est souvent) à la fois radical et intègre. Ce que je veux dire, c’est que l’un n’entraîne pas automatiquement l’autre et je crois qu’on fait une erreur quand on présume du contraire.

Comme je le disais tout à l’heure, l’intégrité, ce serait plutôt être conscient de ses choix, en assumer les conséquences qui peuvent parfois nous surprendre, et surtout, avoir la flexibilité (l’humilité, dirais-je) de reconnaître les changements de parcours, les fluctuations. Quand je pense à l’écriture, c’est aussi ce qui me vient en tête : soutenir les tensions opposées pour tenter de conserver une sorte d’équilibre mental, articuler mon expérience singulière à celle de la collectivité, avoir constamment un pied dans chaque monde, ce sont des considérations qui m’ont donné envie de relire l’article de Marie Scarpa, « Le personnage liminaire ». Pour en faire un résumé qui ne lui rendra malheureusement pas justice, je partirai du postulat ethnocritique qui propose l’existence d’une homologie entre le rite et le récit littéraire. Le personnage romanesque est vu comme un individu construisant son identité par l’exploration d’une phase de marge, où il « s’expérimente autre pour devenir soi dans un nouveau statut [4]. » C’est à ça que sert l’initiation, à arrimer son destin individuel à l’histoire collective; cependant, le personnage romanesque se caractérise par son échec au rite de passage, puisque le roman s’intéresse principalement à ce qui achoppe dans l’expérience humaine.

J’ai l’impression de vivre cette grève comme un rite de passage qui n’en finit pas, comme une période de marge prolongée. J’ai l’impression que comme gréviste, et comme écrivaine, je suis un personnage liminaire. Comme gréviste, comme écrivaine, je suis condamnée à ne reconnaître dans chaque moment d’équilibre qu’un sursis. Pendant ce sursis, mon travail concerne la transmission d’une expérience profondément altérante. Comme gréviste, je me rappelle que notre mise en danger collective au sein de l’institution sert à forcer la discussion et la réflexion sur les enjeux qui nous importent. Cependant, la grève, de période de marginalisation, est devenue un lieu de construction identitaire. C’est de plus en plus difficile de nous rappeler le caractère éphémère de la grève; comme nous y avons en quelque sorte élu domicile, la quitter ne se fera pas sans heurts. Ce sera comme quitter un texte quand on sent qu’on est rendu au bout de ce que nous avions à y faire, et qu’il ne nous restera qu’à constater, souvent en souffrance, l’infinitude essentielle de l’écriture. Garder en tête le rôle de « transmetteur » que le gréviste joue dans la société est devenu, pour moi, un aspect désagréable de l’existence que je dois aborder de front, comme dirait Orwell. Car comme tout « passeur », le gréviste et l’écrivain, en facilitant l’initiation des autres, doivent renoncer à la leur. Nul retour à l’équilibre n’est possible. Nous ne pourrons jamais entrer en société comme si de rien n’était – nous en savons trop. Toute résolution du conflit, toute entente, ne sera pour nous qu’une illusion de stabilité. Je crois que nous demeurerons pour toujours marqués par les mois de lutte, d’espoir, de désespoir, d’unité, d’impuissance, par des mois de maniaco-dépression imposée, nous en serons marqués et fous et lucides et changés d’une façon irréversible, et cette marque sera difficile à cacher quand viendra le temps de reprendre nos activités normales de citoyens normaux. Exactement, encore, comme je peux me sentir quand je quitte mes textes parce qu’il est cinq heures et que je dois réintégrer, dans un claquement de doigts, mon rôle domestique et familial, avec le sourire si possible.

Cette réflexion sur l’écriture et l’intégrité m’a amenée à revisiter l’œuvre d’Annie Ernaux, d’abord l’essai L’écriture comme un couteau puis les livres La place et Une femme. Ces deux derniers sont des récits qui tracent une image du père et de la mère d’Ernaux, et surtout, du milieu social qu’elle a quitté en faisant des études et en devenant institutrice. En changeant de classe sociale (c’est-à-dire, en passant d’une classe ouvrière à une classe « dominante », intellectuelle, cultivée), Ernaux ne peut que se sentir traître, « transfuge », et si la mort de chaque parent se lie à l’écriture d’un livre, l’écrivaine a le souci de ne pas utiliser un langage « dominant » pour décrire un monde « dominé », le souci aussi d’éviter la folklorisation. C’est pour ça qu’elle ne parle pas de littérature ou de roman, mais plutôt d’écriture.

Dans La place, le livre qu’elle a écrit suite à la mort de son père, on lit ceci :

 Depuis peu, je sais que le roman est impossible. Pour rendre compte d’une vie soumise à la nécessité, je n’ai pas le droit de prendre d’abord le parti de l’art, ni de chercher à faire quelque chose de « passionnant », ou d’« émouvant ». [5]

Puis :

Voie étroite, en écrivant, entre la réhabilitation d’un mode de vie considéré comme inférieur, et la dénonciation de l’aliénation qui l’accompagne. Parce que ces façons de vivre étaient à nous, un bonheur même, mais aussi les barrières humiliantes de notre condition (…), je voudrais dire à la fois le bonheur et l’aliénation. Impression, bien plutôt, de tanguer d’un bord à l’autre de cette contradiction. [6]

Je retrouve, dans la réflexion d’Ernaux sur son processus d’écriture, la figure du personnage liminaire, qui tangue entre deux versions des choses, et l’impossibilité de « prendre parti », d’adopter une voie unique pour camper une réalité bien définie. Une des dernières images du père, à la fin du livre, se donne à lire ainsi : «Il me conduisait de la maison à l’école sur son vélo. Passeur entre deux rives, sous la pluie et le soleil.»

La maison et l’école, ce sont les deux mondes irréconciliables sur lesquels Annie Ernaux bâtit ce projet d’écriture, et plutôt que d’en occulter un ou de vouloir à tout prix les lier, il me semble qu’elle aborde de front les circonstances désagréables de son existence et en fait de l’écriture. J’aime croire que c’est dans cette phrase, en faisant du père le passeur, que l’écriture permet le pont autrement impossible entre deux mondes qui réclament qu’elle en trahisse un pour adopter l’autre. Annie Ernaux est, selon moi, une écrivaine d’une grande intégrité.

Cette position me rappelle l’essai Pourquoi créer?, écrit par le philosophe Pierre Bertrand.

Nous n’avons pas à prendre systématiquement position, à défendre telle ou telle opinion, à adopter telle ou telle conviction, à adhérer à telle ou telle croyance. Bien au contraire, il vaut mieux parfois laisser être les choses afin que notre action émane du cœur même de ce qu’elles sont. En ce sens, il ne s’agit pas de nous afficher ou de nous affirmer, mais, en quelque façon, de nous effacer [7].

C’est exactement ça, je considère l’écriture comme un effacement. Écrire, c’est prendre congé de moi. C’est rester dans la liminarité, c’est demeurer dans l’épreuve. C’est éprouver ce qui résiste plutôt que résister. Pour conserver mon intégrité, et ne pas m’effondrer, il me faut parfois rétablir certaines tensions en poussant contre. Cette poussée, c’est l’écriture. L’écriture est devenue le lieu d’accueil de la résistance. Et elle a bien peu à voir avec moi, et plutôt tout à voir avec le cœur même de ce qu’elle est. Je ne fais qu’écouter et redire. J’essaie de passer les messages que j’ai la chance de remarquer dans ce qui se déroule autour de moi.

J’ai commencé ma maîtrise en janvier 2012. Même si je boycotte férocement mes séminaires et qu’il ne me viendrait jamais à l’esprit de ne pas respecter un vote de grève, je n’arrête pas de lire et d’écrire pour autant, et j’ai toujours le même besoin de partage. Je dirais même que cet état de liminarité généralisé a été un terrain très fertile pour ma pratique et mon écriture. Au tout début de cette grève, la question de l’intégrité a été soulevée très rapidement au sein de ma cohorte : comment concilier l’arrêt des activités académiques avec le fait que la nature même du travail que nous faisons ne respecte aucune loi, et se vit principalement dans les marges, dans l’indéterminé, et n’obéit pas toujours aux principes fonctionnels de la collectivité de laquelle nous faisons partie? Est-ce que je manque d’intégrité parce que je ne ferme pas la porte aux obsessions qui sont à la base de mon mémoire, et que je continue à me documenter, à y réfléchir et à en parler? À écrire?

J’en viens à la conclusion qu’il n’y a pas de réconciliation possible. La réponse n’est ni oui, ni non. Tout ce que je sais, c’est que c’est la pratique que j’ai choisie, ce n’est pas un désir, un intérêt, ni même un talent, c’est plutôt un choix, c’est le lieu qui m’attire et dans lequel, malgré tout, je me sens bien.

La première fois que la question de l’intégrité a été soulevée, au début de la grève, j’ai tout naturellement tenté d’y répondre en allant voir ce que des écrivains en pensaient. J’ai eu le bonheur de tomber sur un texte de Monique Proulx publié dans le recueil d’essais L’écrivain/e dans la cité? [8], et c’est sur un extrait de celui-ci que je vais vous laisser :

 À qui vendre son corps et son âme? Hélas, personne d’important et de fortuné n’en veut. Nous sommes condamnés à l’intégrité. Et à la souveraineté. Soyons donc souverains, pleinement. Cessons de vouloir ce que nous n’avons pas, et jubilons devant ce que nous avons. Écrire est un geste de liberté inouï, une permission qui nous est accordée d’être complètement irrévérencieux, séditieux, personnels, authentiques. Libre. Soyons libres. Enseignons, traduisons, balayons les rues s’il le faut, prêtons notre imaginaire et notre sueur à tout travail qui nous sortira de la mendicité et nous permettra d’écrire. Cultivons la jouissance de ne rien attendre des autres. Ne mendions plus le droit d’exister, soyons. (…) La place de l’écrivain est inaliénable, elle est partout où il accepte d’être. L’écrivain est le vigile de la Cité, le témoin privilégié, celui qui se nourrit de tout ce qui arrive et n’arrive pas, avant de nourrir les autres. (…) Nous n’avons pas le temps d’être amers ou avides. Écrivons.

Sources

[1] J.P. Sartre, « La République du silence », http://archipope.over-blog.com/article-12135980.html, consulté le 31 mai 2012.

[2] George Orwell, Why I write, Pingouin Books, Londres, 1984, p.1.

[3] Ibid. C’est moi qui traduis.

[4] Marie Scarpa, « Le personnage liminaire » dans V. Cnockaert, J.M. Privat et M. Scarpa (dir.), L’ethnocritique de la littérature, coll. « Approches de l’imaginaire », Presses de l’Université du Québec, Québec, 2010, p. 180.

[5] Annie Ernaux, La place, Gallimard, Paris, 1983, p. 24.

[6] Ibid., p. 55.

[7] Pierre Bertrand, Pourquoi créer?, Liber, Montréal, 2009, p. 166-167.

[8] M. Proulx dans J. Royer (dir.), L’écrivain/e dans la Cité?, Triptyque, Montréal, 2000, 90 p.