Emmanuelle Caccamo - Discours sur l’engagement de l’immigré-e

Emmanuelle Caccamo – Discours sur l’engagement de l’immigré-e

Ce soir, j’aimerais poser une question qui me taraude depuis un petit moment : l’étrangère et l’étranger sont-ils légitimes à prendre part à la lutte d’un pays qui n’est pas le leur?

Trouver des réponses à cette interrogation m’est apparu nécessaire lorsque quotidiennement je voyais remettre en question mon engagement, par les Québécoises et Québécois que je rencontre, mais encore davantage par les étrangères et étrangers qui comme moi sont de passage ici :

« Pourquoi portes-tu le carré rouge? Ne penses-tu pas que ta critique du système est une forme d’ingérence? Quelle légitimité as-tu à te battre pour un pays dont tu n’es pas citoyenne, pour un peuple qui n’est pas le tien? Qu’y gagnes-tu, toi qui n’es pourtant pas là pour longtemps? »

La première réponse que je formulerais est que ce combat ne m’est pas étranger. Et si l’on regarde l’histoire de ces dix dernières années, il ne devrait en principe l’être pour aucune étudiante, aucun étudiant ou professeur-e-s qui dans leur pays ou dans un pays voisin a pu participer à un conflit né de la même indignation qui nous anime aujourd’hui, ou l’observer de près ou de loin. La marchandisation du savoir et ses corollaires tentent d’être imposés par la force au mépris des paroles et des gestes qui les dénoncent.

Pour moi, vivre le « Printemps Érable », c’est un peu comme si j’avais fait un saut dans un futur dystopique. En 1999, avec le Processus de Bologne et en 2000 avec la Stratégie de Lisbonne, la machine économique européenne s’est mise en marche crachant au visage de sa jeunesse : les pays de l’Union Européenne sont désormais soumis à une règle d’harmonisation, visant à mettre en place la concurrence des universités, la marchandisation de l’enseignement supérieur, les méthodes de gestion managériale, l’ingérence des entreprises privées dans les programmes pédagogiques, la précarisation étudiante et également, la déréglementation des frais de scolarité. Vivant la même réalité, les universitaires de chaque pays en Europe se sont soulevé-e-s les un-e-s après les autres, année après année, en Italie, en Grèce, en Espagne, au Royaume-Uni, en Autriche, en Ukraine, en République Tchèque, en Allemagne, en Pologne, en Lettonie, en Croatie et en France. Comme ici, nous avons été humilié-e-s, réprimé-e-s et violenté-e-s. Pour exemples, en 2008, le mouvement de protestation grec a bloqué les universités durant une année entière, faisant reculer de moitié les réformes du gouvernement. Le Danemark, bien que bénéficiant de la gratuité scolaire, a lui aussi protesté en 2009 contre une réduction des aides boursières et l’intrusion des entreprises dans le savoir. Certains pays européens sont plus avancés que d’autres dans les réformes.

Au-delà de l’Europe et de l’Amérique du Nord, un grand nombre de pays sont touchés par les ravages du néolibéralisme sur l’éducation. Pour septembre 2011 seulement, « l’International Student Movement » [1] recense des mouvements de protestation au Bangladesh, au Chili, en Nouvelle-Zélande, aux Philippines. Ces luttes ont été précédées en 2009 et 2010 par des mouvements étudiants en Inde, au Pakistan, au Guatemala, aux États-Unis, en Afrique du Sud, au Vietnam, en Australie, au Japon, au Sri Lanka, en Corée du Sud, au Nigeria, en Russie et la liste est encore longue. [2]

Dès lors, n’est-il pas logique de s’inscrire dans ces luttes dont l’origine est commune? Y prendre part, c’est joindre nos forces, c’est solidariser les luttes, pour rendre le mouvement international, pour rendre le mouvement plus fort. La résistance étudiante doit être solidaire, la résistante étudiante est mondiale.

La deuxième réponse que j’apporterais est relative au fait que nombre de peuples sont à présent confrontés à ce que le sémiologue Ignacio Ramonet nomme le « régime globalitaire » [3] ou « globalitarisme» : c’est-à-dire le totalitarisme de la mondialisation économique. Cependant, en voulant globaliser le monde et soumettre les peuples au diktat du néolibéralisme, les hommes et les quelques femmes au pouvoir ont malgré eux rassemblé les résistantes et résistants.

Budgets des services publics amputés, rentabilité absolue au détriment de l’humain, démocratie bafouée : les oppressions et le mépris des peuples n’ont pas de frontière. Nous sommes citoyens et citoyennes du monde du Capital, nous sommes en quelque sorte polypatrides.

Encore, on pourrait nous reprocher que les réalités sont vécues différemment. Certes, l’étrangère ou l’étranger a moins bien en tête la complexité des enjeux propres à une autre culture, à une autre histoire, mais je le répète, cette bataille à un ennemi commun, l’idéologie dominante et sclérosante du néocapitalisme.

Enfin, au-delà des luttes sociales et étudiantes contre le néolibéralisme, il y a à mon sens une réponse encore plus pertinente à donner, celle qui naît d’un sentiment d’injustice : la révolte. En reprenant les mots d’Albert Camus qui introduisent un texte intitulé « Remarque sur la révolte » de 1945, je pose cette question : Qu’est-ce qu’un homme, une femme, révolté-e? c’est d’abord un homme, une femme, qui dit non. Mais s’il ou elle refuse, il ou elle ne renonce pas : c’est aussi un homme, une femme, qui dit oui. [4]

Le premier non que l’on prononce est la prise de conscience de l’absurdité de la mort (et non le refus de mourir). Face à l’absurde, nous avons plusieurs choix : entre autres, l’aliénation, le suicide ou la révolte. Les deux premiers sont renoncements, la révolte est le oui : c’est l’action. Pour Camus, la révolte commence par ce non à l’absurde et se transforme en un non à l’oppression par l’engagement social et politique afin de donner un sens à l’existence.

La révolte a une valeur d’humanité nous dit-il : « car si l’individu, dans les cas extrêmes, accepte de mourir et meurt dans le mouvement de sa révolte, il montre par là qu’il se sacrifie au bénéfice d’une vérité qui dépasse sa destinée individuelle, qui va plus loin que son existence personnelle » [5]. La révolte et l’engagement transcendant l’individu ne sont-ils pas, outre une manière de vivre, une manière d’être ensemble, de penser ensemble? Ainsi, du sentiment d’oppression ou du « spectacle de l’oppression » [6] naissent les volontés d’agir et de parler où que l’on soit. La prise de conscience de l’oppression et de la répression transforment les hommes et les femmes : elles invitent, elles forcent même, à prendre notre carte à vie dans le Parti de l’engagement social et politique au bénéfice du plus grand nombre. J’appelle à l’indignation contre l’injustice où que l’on pose son pied, peu importe notre statut ou nos papiers. Personne n’est illégitime dans sa volonté de construire un avenir meilleur, émancipateur, au bénéfice de toutes et tous.

Pour conclure, j’aimerais m’adresser aux étudiantes et étudiants étrangers, tout en ayant conscience que vous avez peut-être vous-mêmes aujourd’hui, Québécoises et Québécois, le sentiment d’être étrangères, étrangers à votre propre pays, le sentiment de ne plus avoir de chez vous. En fin de compte, ne sommes-nous pas un peu tous étrangères, étrangers quelque part?

Étrangères, étrangers, ne soyez pas indifférents à ces luttes qui vous sont soi-disant étrangères car c’est l’humain en survie qui est en marche à la conquête de la vie qu’on lui a volée.

Étrangères, étrangers, ne vous dites pas que vous n’êtes que de passage, que vous devez rentabiliser votre voyage à coup d’illusions touristiques, de consommations culturelles ou en râlant égoïstement pour vos diplômes. Vous vous détournez d’une si belle richesse, d’une histoire en train de s’écrire, de l’École de la rue qui change le regard sur les choses en les rendant plus profondes.

Étrangères, étrangers, même si vos modalités d’action sont restreintes par un visa contractuel — contrat qui ne doit pas être violé sous peine d’expulsion — prenez modèle sur ces femmes, hommes, et autres, sur ces citoyennes et citoyens, qui chaque jour se sacrifient, inventent, créent, donnent un sens à leur existence et un sens au devenir de leur pays. Agissons et soyons fières et fiers de marcher à leurs côtés, soutenons leur cause qui est aussi un peu – beaucoup — la nôtre. La résistance est mondiale.

Je terminerais par une citation d’Albert Camus tirée de l’Homme révolté écrit en 1951 : « La vraie générosité envers l’avenir consiste à tout donner au présent. » [7]

Sources:

[1] http://ism-global.net/protests_worldwide_sept2011

[2] Cf. http://ism-global.net/content/overview-education-protests-2009 ; http://ism-global.net/content/protests_worldwide_march2010 ; http://ism-global.net/protests_august2010

[3] Ignacio Ramonet, « Régimes globalitaires » in Le Monde diplomatique, janvier 1997.

[4] Albert Camus, « Remarque sur la révolte » in L’existence, Paris : Les Éditions Gallimard, 1945, p.9 [en ligne] http://classiques.uqac.ca/classiques/camus_albert/remarque_sur_la_revolte/remarque_sur_la_revolte.pdf

[5] Art. cit. p.11

[6] Id.

[7] Albert Camus, L’homme révolté, Paris : Les Éditions Gallimard, 1951, 133e édition, p. 376 [en ligne] http://classiques.uqac.ca/classiques/camus_albert/homme_revolte/camus_homme_revolte.pdf