François Jardon-Gomez - Les mots de Wajdi Mouawad contre le cynisme

François Jardon-Gomez – Les mots de Wajdi Mouawad contre le cynisme

Je ne discuterai pas aujourd’hui de l’idée de résistance, de ses fondements, de son pourquoi ou encore de sa nécessité, puisqu’il me semble que les événements des dernières semaines et l’existence même de l’événement qui nous réunit sont assez convaincants.

J’aimerais plutôt déplacer l’objet de la résistance vers non pas un ennemi (au hasard, le gouvernement libéral ou la ministre de l’Éducation) ou une cause (au hasard toujours, la hausse des frais de scolarité), mais vers soi. Une résistance à soi, contre soi, contre une propension il me semble grandissante, nourrie par l’actualité, la classe politique, les chroniqueurs et commentateurs en tous genres, celle du cynisme.

Ce sont notamment les mots de Wajdi Mouawad qui m’inspirent aujourd’hui cette réflexion, mais avant de les évoquer, de réfléchir avec eux, je vous propose un petit détour par le dictionnaire, pour défricher une première fois le terrain du cynisme.

Voici la définition du cynisme telle qu’on la trouve dans le Trésor de la langue française : «Cynisme, nom masculin : Mépris des conventions sociales, de l’opinion publique, des idées reçues, généralement fondé sur le refus de l’hypocrisie et/ou sur le désabusement, souvent avec une intention de provocation.» [1] Par extension, selon le Littré ou le Petit Robert qui reprennent l’essence de cette définition, le cynisme relève également de l’effronterie, voire de l’obscénité.

Il ne s’agit donc pas, on l’aura compris, d’une remise en cause de l’école philosophique popularisée par Diogène, mais de sa dérivation moderne, qui désigne un mode de pensée qui diffère tellement des normes établies qu’il en deviendrait choquant. À première vue, rien de bien grave. On serait même porté à y voir là quelque chose de salutaire dans le renversement des conventions et de l’ordre établi. Je prends de l’avance pour dire, déjà, que ce qui pose, ou posera problème à mes yeux, c’est le désabusement qui lui est relié.

Le cynique est donc, historiquement, celui qui s’oppose aux principes moraux et à l’opinion commune en prenant une attitude impudente et éhontée, comme le souligne Robert Aird, dans un article paru en 2011 dans la revue Jeu, où il traite du cynisme en humour, petit détour qui me servira à illustrer mon propos. Dans le domaine de l’humour, ces cyniques seraient les bienvenus : on n’a qu’à penser au groupe du même nom pour s’en convaincre, à ceci près que l’humour actuel n’a que peu à voir avec celui des Cyniques (le groupe).

Nous assistons depuis quelques années à un certain rejet de la politique devenue spectacle, à, comme le souligne Aird, «une désertion de la vie politique par les citoyens et à une autre forme de cynisme, là est le problème, qu’est la tournure en dérision généralisée, octroyant alors une importance sociale peut-être démesurée aux amuseurs publics. Ces derniers prennent plaisir à grossir de façon parodique le cynisme des dominants et transforment alors la révolte en rire.» [2]Loin de moi l’idée de refuser à l’ironie ou à la satire leur pouvoir de subversion (nous l’avons bien vu lors de la première édition avec l’exemple des caricatures), mais cette mise en spectacle du cynisme (en humour, mais aussi à la télévision, au théâtre,dans les journaux) relèverait plutôt du divertissement que de la subversion, comme en témoignent Jean-Paul Jouary et Arnaud Spire dans Servitudes et grandeurs du cynisme.

Aird poursuit, ce sera ma dernière citation de lui :

Le problème avec le cynisme contemporain est que la dimension critique du rire peut se transformer en son contraire, dès lors que le rire tient lieu d’attitude sceptique définitive. Ce rejet massif implique un relativisme, un renoncement vis-à-vis de la responsabilité sociale au profit d’un profond individualisme. Ce cynisme-là serait donc l’expression d’un renoncement à penser l’avenir du monde et un découragement devant sa non-transformation. [3]

C’est, en ce sens, une posture que j’opposerais à celle d’un engagement, d’un étonnement qui viserait à se remettre toujours en question, position portée notamment par Wajdi Mouawad. Je cite finalement les mots de Mouawad à la base de la réflexion d’aujourd’hui, tirés d’Architecture d’un marcheur, un recueil d’entretiens conduit par Jean-François Côté :

Malgré le fait que la grande majorité d’entre nous vivons avec une angoisse que l’on ne parvient pas à relier à quelque chose de précis, ceux qui ont la parole, dans les médias, et à travers les médias, s’expriment, pour la plupart, avec un cynisme terrible. Pourtant les gens sont angoissés. Pourquoi répondre à l’angoisse par le cynisme? Voilà une question qui traduit un étonnement. Cela m’étonne. Je me sens étranger à cette attitude. Le cynisme, je le vois dans le ton employé, lorsque l’humour et l’ironie sont mis au service de celui qui parle pour écraser celui dont il est question et qui n’a pas la parole. [4]

(Toute ressemblance avec les blagues d’un certain Premier ministre lors du Salon du Plan Nord est évidemment fortuite.)

Je reprends la citation : «Le cynisme, je le vois aussi dans les contradictions de ceux qui, cyniques, ne se rendent pas compte qu’ils le sont, car la machine (journal, livre, télé, théâtre) qui leur permet de l’être est pervertie par ses nécessités ignobles, c’est-à-dire non nobles (comme la vente, le monopole de la pensée, etc.).» [5]

C’est donc dire qu’il faut opposer à une chroniquisation de la pensée ignorante d’elle-même une «lucidité» (même si ce terme est piégé à droite depuis quelques années), à tout le moins une pensée de la longue durée, de la lenteur. Il faut se donner le temps de la pensée, si je peux m’exprimer ainsi.

Au cynisme, opposons l’étonnement, l’espoir, l’engagement, une volonté de redonner à ce monde désenchanté qu’on dit «post-moderne», en faillite de sens, un sens nouveau, un paysage un peu moins dévasté, pour reprendre le titre d’un ouvrage de Catherine Naugrette. J’ai envie, avec Mouawad, de souligner que nous nous trouvons aujourd’hui en plein dans cette désillusion face à l’enchantement, à l’héroïsme et à la grandeur, qu’il faut résister à ce désenchantement, à ce cynisme, donc à soi-même, pour mieux penser demain. Le lyrisme du théâtre de Mouawad agirait en résistance à une forme de cynisme, rejoignant l’idée que le théâtre, mais également l’art en général, s’il ne peut pas changer le monde, peut à tout le moins donner quelque chose à voir de celui-ci, agir, pour reprendre cette image peut-être éculée, comme un miroir face à l’humain.

Je fais une petite parenthèse éditoriale : il est de bon ton de reprocher à la population en général, et aux «jeunes» en particulier, leur cynisme, ou à tout le moins leur désabusement, face à la chose politique, c’est un peu ce que je fais depuis le début de cette intervention. On les comprendrait pourtant, à la lumière de la situation actuelle : alors qu’on reproche sans cesse à une génération de ne pas s’intéresser à la politique, de ne pas avoir de revendications, de cause commune, voilà qu’elle se lève, qu’elle revendique, qu’elle tente de faire bouger les choses en s’inscrivant dans la Cité pour porter sur la place publique un projet politique ciblé, certes, circonscrit dans le temps et dans une immédiateté pragmatique, mais qui est sous-tendu par une vision globale sur la place de l’éducation en société (voire sur la société elle-même), pour ne recevoir en retour que mépris et indifférence et ce même lorsqu’un signe d’ouverture est finalement envoyé, comme ce fût finalement le cas après plusieurs longues semaines de sourde oreille de la part du gouvernement.

Mais qu’à cela ne tienne, il faut continuer à refuser le cynisme. Parce que céder au cynisme, se tourner vers lui, c’est aussi participer au spectacle qu’on aimerait rejeter, auquel on ne veut pas participer. Le cynisme, c’est jouer le jeu de l’ordre qu’on voulait renverser en renonçant à envisager un avenir différent pour le monde. Je préfère répéter la supplique de Nazira, la grand-mère de Nawal, dans Incendies : «Apprends à lire, à écrire, à compter, à parler : apprends à penser.» [6]Peut-être avons-nous encore besoin d’apprendre à penser, longtemps, longuement, pour conjurer ce cynisme.

Je termine en citant en coup de massue, tel un argument d’autorité, pour repousser définitivement le cynisme loin de nous, à tout le moins de moi, les mots de Catherine Mavrikakis, dans Condamner à mort : les meurtres et la loi à l’écran. Elle y avance dans l’avertissement, et certainement avec moins de naïveté que ne le fait Mouawad, «qu’il ne saurait y avoir de contre-pouvoir ou de résistance cynique» [7], considérant qu’une telle posture ne ferait que confirmer notre appartenance, tacite ou malgré nous peut-être, à «la marche débile du monde» [8]. Dans la conclusion, elle ajoute : «Si le cynisme est la condition de l’intellectuel contemporain et s’il s’agit d’abandonner la lutte et les visées utopiques de la pensée, la faute en reviendrait aux médias qui musclent la parole, qui ont précipité la chute, la défaite des intellectuels dans le monde et qui ont décidé de leur humiliation.» [9]

À cela, j’ajouterai simplement que si la faute en revient aux médias, elle n’exempte pas chacun d’entre nous, dans notre pensée, dans nos travaux, dans notre quotidien, d’essayer de refuser ce cynisme, d’essayer d’y résister encore et encore, dans chacun de nos gestes.

 

[1] http://atilf.atilf.fr/dendien/scripts/tlfiv5/advanced.exe?8;s=1437242475

[2] AIRD, Robert, «Le cynisme des humoristes : plus ça change, plus c’est pareil?», Jeu : revue de théâtre, n° 139, 2011, p. 105.

[3] Ibid.

[4] CÔTÉ, Jean-François, Architecture d’un marcheur : entretiens avec Wajdi Mouawad, Montréal, Leméac, 2005, p. 19.

[5] Ibid., p. 20.

[6] MOUAWAD, Wajdi, Incendies, Montréal/Arles, Leméac/Actes Sud-Papiers, 2009 [2003], p. 31.

[7] MAVRIKAKIS, Catherine, Condamner à mort : les meurtres et la loi à l’écran, Montréal, PUM,2005, p. 13.

[8] POIRIER, Patrick, «Bardamu, mon prochain», Spirale : arts∙lettres∙sciences humaines, n° 212,2007, p. 52.

[9] MAVRIKAKIS, Catherine, Op cit., p. 144.