Gabrielle Giasson-Dulude - Je suis battue

Gabrielle Giasson-Dulude – Je suis battue

*Ce texte a été lu à une séance de l’Espace d’éducation populaire lors du printemps 2015.

Je suis battue, socialement battue, spirituellement battue : « Je suis la machine distributrice », les « On est à boutte tabarnak ». Voilà qu’un chroniqueur relève mes fautes d’orthographe parmi les blessures ridiculisées, les dents brisées; voilà que je suis accusée d’avoir été là. On me dit que je suis battue de bonne foi, pour m’enseigner les bonnes valeurs. On fait ça avec les enfants, dit le nouveau ministre, on pourrait aussi ajouter qu’on fait ça avec les poules, quelle différence? « Tais-toi naïve, tu sortiras de chez toi pour crier dans les rues quand tu nous auras indiqué où tu t’en vas! », « En attendant, prend ça dans le ventre, tu vas peut-être réfléchir avant de te trainer jusqu’à nous la prochaine fois. »

Voilà qu’on ajoute que les coups, nous les avons mérités. Ça saigne, ça pleure, ça rage. Et quand un élan de vie nous rattrape, mais qu’à défaut de paroles – parce que toute tribune nous est retirée – nous recommençons à crier dans les rues, en retour, nous sommes battus. Ensuite vient la lettre des profs. Aux 184 signataires, je ne croyais pas devoir expliquer que ce sont bel et bien vos étudiants qui portent les masques, et qu’ils les portent pour cacher leur identité parce que l’exclusion politique est une menace bien réelle aujourd’hui dans notre université. Qui est capable en s’informant le moindrement auprès des gens qui sont actifs ici — si l’on daigne encore les approcher après tout ce qu’on en a dit ces derniers temps — d’appeler cela par un autre nom que « répression »?

Ne vous étonnez pas que les forces qu’il reste en nous nous poussent à crier rauque et grave, à crier sale, à briser des vitres, à rencontrer en nous-mêmes les pires désordres, à hurler encore plus fort dans les rues que nous sommes volés et battus dans un silence quasi généralisé, à hurler contre cette haine de la vulnérabilité venant d’un gouvernement autoritaire et contrôlant, avec les autres battus, contre l’enseignement des matraques, des genoux, des poings; nous sommes des hurlements de porcs élevés aux antibiotiques, des chiens dans les usines, et des sales rats : nous hurlons cette fragilité, qui est notre vie, et que vous êtes en train de nous dérober. Cette fragilité, et la force de sa vérité, je la revendique ici, je ne serai pas complice de vos mensonges, ni dans leur fond, ni dans leur forme.

Voilà que dans les journaux, dans les vidéos, comme dans la rue, les voix s’échouent contre les murs armés : à la radio un journaliste suggère que Robert Proulx le recteur de l’UQAM devrait mettre à la porte à grands coups de pied dans le derrière le professeur de Sciences politiques Francis-Dupuis Déri et la vermine en son genre qui ose écrire des livres tels que « L’anarchie expliquée à mon père ».

Voilà que les étudiants associés à des islamistes, que l’on déteste tout aussi aveuglément, deviennent le miroir et l’objet de cette haine dans les regards posés sur les pancartes, à l’arrêt d’autobus, au dépanneur, à la pâtisserie sur nos cibles rouge et noir, images désastreuses du saccage et de la casse. Si mes macarons et mon carré rouge vous donnent envie de me battre, de me remettre à ma place de petite étudiante, c’est parce que je hurle ma présence sur la ligne de front que vous avez créée par votre mépris d’une population entière à laquelle vous ne cessez de mentir au sujet d’une dette, qui n’est que le prétexte d’une vaste opération de privatisation et de transformation des appareils de l’État. Les données sont là, et les impacts de l’austérité sur les femmes partout, dans une étude de Ève-Lyne Couturier, entre autres, tout est là pour être répété constamment à qui continue de ne pas l’entendre.

Voilà que je suis celle à qui on ne demande plus de faire sa part : « Qu’est-ce qu’ils ont à dire les étudiants sur le pétrole et les oléoducs, et sur la santé, même pas de faculté de médecine à l’UQAM, faut-tu pas se mêler de ses maudites affaires! »; « J’espère pour toi que tu te trouveras une job après ton doctorat en études littéraires »; « Bravo pour ton livre, c’est une grande réussite d’être publiée ». Au fond de nos phrases de lettrés que vous dites poétiques, comme dans léger, coquet et décoratif, ne savez-vous pas que les voix hurlent comme des chiens fidèles, prêts à lécher chacune de vos blessures? Ne voyez-vous pas que ceux ici qui mettent leurs voix dans les livres sont les mêmes qui font des tournées de classe et entendent faire respecter le droit de grève?

Et puis, si vous pensez qu’ils exagèrent, ne voyez-vous pas que c’est leur rôle de dire : « Il serait peut-être temps qu’on panique un peu, parce que cibole de criss, ça va mal ». Si les mêmes hurlements d’auteurs et de critiques étaient entendus plus qu’en façade, si la poésie intéressait plus que cent cinquante ou deux cents personnes au Québec, est-ce qu’on traiterait autrement nos universités? Est-ce qu’on y battrait les étudiants qui ne demandent qu’à écrire des livres qui protègent nos vies? Ne voyez-vous pas que cette vie, on la rencontre dans les murs de cette même université où nous sommes aujourd’hui battus, déniés, bafoués sur toutes les tribunes– même Rima Elkouri n’y comprend plus rien.

La propagande et la stratégie de division sont extrêmement efficaces : la neutralisation et le détournement du langage, armes tout aussi virulentes que les matraques, nous poussent à l’injure et au cri, et comme le rappelait Robert Laplante dans son excellente conférence sur l’austérité et la reconfiguration de l’État : « Quand tu veux battre ton chien, rien de mieux que de prétendre qu’il a la rage ».

La répression que jamais nous n’avons vue aussi forte à l’UQAM, sa coïncidence avec l’esprit de la loi C-51 montre l’air d’un temps froid : ignorer, faire taire, forcer et battre. C’est la stratégie du parti libéral, c’est celle du parti conservateur. Nous sommes des terres souillées de cocktails chimiques injectés à des kilomètres dans le sol, dans nos corps, ressources vidées, pillées, vendues pour trois fois rien. Le long des tranchés, les animaux s’éteignent, étouffés par des balles de plastique; les femmes se font insulter dans les rues parce qu’elles portent le voile ou la jupe trop courte; c’est pareil. La haine du frêle, du physiquement vulnérable nous assaille, partout c’est le déni quand se présente la menace d’une autre forme de force que celle des biceps. Et vlan : « Souris un peu jeune fille », « Ah pis, arrête de sacrer, c’est pas tellement beau une femme qui sacre ».

Voilà que dans notre pays, la révolution culturelle du « étudier, c’est consommer » se fait contre la culture. Et si la soumission ne convient pas aux gens de lettres, alors les lettres ne conviennent pas à cette révolution culturelle. Si la logique de la rentabilité et de l’utilité s’oppose littéralement au risque, celui de l’essai, de l’accident formel, comme les arts et la science ne sont fondamentalement pas rentables, la révolution culturelle se fait contre le développement des œuvres de réflexion et de connaissance.

Dire que « les livres, on en a assez dans les écoles », qu’on n’a plus besoin d’en acheter de nouveaux, c’est nier que la culture est fondamentalement et avant toutes choses un mouvement; c’est en tuer le mouvement essentiel, la survivance même. Nous vivons une période où tout ce qui est minoritaire est attaqué pendant que la majorité souffre de vents glaciaux, et je ne reconnais même plus les gens qui me battent. Alors, à bien y songer, en 2015, la sortie de nos livres pourrait être la raison pour laquelle vous nous battez.

Je ne répète là que ce que des centaines de voix ont déjà dit : l’austérité n’est pas une histoire de portefeuille à moitié vide dans une famille dirigée par un bon père autoritaire, mais raisonnable; c’est tout à l’inverse une idéologie au sein de laquelle la majorité est perdante. Ceux qui hurlent ici ne sont pas en crise d’adolescence, ils n’ont pas choisi vivement et délibérément de troquer la parole pour des cris, ils crient les convictions qui leur viennent de leurs études, de leurs mémoires et de leurs thèses, comme le relevait Michel Lacroix dans un article; ils crient de n’avoir d’autres choix devant la destruction massivement organisée de leurs acquis sociaux, ils crient devant le résultat d’une escalade autoritaire provoquée par ceux qui n’appartiennent apparemment pas à une « communauté ». « Étudie, consomme, pis ferme ta yeule ».

Je dis, je vois que nous sommes en danger, en danger de terreur. En besoin grave de territoires populaires comme celui de la grève. Ça ne peut pas être l’affaire d’une saison, mais doit rester un travail long et patient. Comme l’engagement n’est pas un état qui vient en nous le temps d’une cause, mais une fondation qui s’alimente au fil des années par les voies de la critique : l’engagement est une présence à la communauté, et une rigueur (qu’ont littéralement perdu les tenants de l’ordre à tout prix). Et le temps que nous donne cette grève pour rassembler les forces de pensée vers un objectif commun, il faudra le retrouver.

La peur d’être cognés plus fort, et d’être rossés pour de bon, restera au bout de ce printemps 2015, mais je veux croire aussi qu’à force d’engagement, le vent tournera, que cette énergie subsistera en chacune de nos vies, une énergie indissociablement individuelle et collective (j’ai hâte qu’on arrête d’isoler ces deux termes-là, comme s’ils étaient des opposés). Je veux croire que nous parviendrons à léguer un monde plus beau et plus juste à nos fils, et tout particulièrement à nos filles, comme à nos étudiantes et à nos étudiants – si les sciences molles et les arts trouvent encore la place qui leur revient dans les collèges et dans les universités. J’espère que nous parviendrons encore à offrir à chacun un ciel dégagé et peut-être même un peu d’horizon.