Jean-Benoit Cormier-Landry - Séparer l'Université de l'industrie: posture et premiers pas

Jean-Benoit Cormier-Landry – Séparer l’Université de l’industrie: posture et premiers pas

Autour du concept de « profanation » chez Giorgio Agamben

Lors de la première édition de « Mots et Images de la Résistance », quelqu’un dans l’assistance a réagi à une allocution en posant une question qui est restée sans réelle réponse. Entre question et constat, il s’agissait pour ce participant de nous inviter à nous rendre de compte du manque d’un terme qui serait approprié pour décrire la séparation, la scission (encore à faire) de l’Université d’avec l’entreprise, de l’Université d’avec l’industrie. Dépourvu de réponse claire à la question, sans terme neuf à vous soumettre, victime de l’air du temps, ce que je nous propose de faire c’est, ici et ce soir, peut-être platement et simplement, jeter les bases à un autre « débat sémantique ».

Il me semble en effet discerner, dans l’utilisation que fait le philosophe italien Giorgio Agamben du terme « profanation », une avenue possible pour une réflexion sur le devenir possible de cette séparation entre l’Université et l’industrie, réflexion qui pourrait aussi porter sur un ensemble plus vaste de « séparations » dont il ne s’agira pas aujourd’hui de faire l’inventaire. Si tant est que cette réflexion en soit une, elle est aujourd’hui bien loin encore de l’action, de la mise en œuvre ; si cette réflexion avait pour horizon le concret et les formes matérielles de sa réalisation, mes mots d’aujourd’hui n’auront hélas rien, eux, que de vaguement programmatique.

À cet effet, mon intervention servira grosso modo à exemplifier et à mettre en lumière ce qu’il me semble entendre de résistance et d’action, de résistance en acte, peut-être, quand je lis ce mot, « profanation ». Cette intervention, j’aimerais la placer d’ores et déjà sous les paroles d’un Antonin Artaud qui affirme, dans la préface du Théâtre et son double, qu’il intitule « Le théâtre et la culture » :

Avant d’en revenir à la culture, je considère que le monde a faim, et qu’il ne se soucie pas de la culture ; et que c’est artificiellement que l’on veut ramener vers la culture des pensées qui ne sont tournées que vers la faim. Le plus urgent ne me paraît pas tant de défendre une culture dont l’existence n’a jamais sauvé un homme de mieux vivre et d’avoir faim,que d’extraire de ce qu’on appelle la culture, des idées dont la force vivante est identique à celle de la faim. Nous avons surtout besoin de vivre et de croire à ce qui nous fait vivre et que quelque chose nous fait vivre, – et ce qui sort du dedans mystérieux de nous-mêmes ne doit pas perpétuellement revenir sur nous-mêmes dans un souci grossièrement digestif. Je veux dire que s’il nous importe à tout de manger tout de suite, il nous importe encore plus de ne pas gaspiller dans l’unique souci de manger tout de suite notre simple force d’avoir faim [1].

D’entrée de jeu, quelque chose, si l’on en croit déjà Artaud, nous serait donc arrivé. Ce quelque chose, encore à définir, serait arrivé à notre « force d’avoir faim ». Quoi ? Quelque chose donc serait arrivé à notre « culture », et tout cela ne serait pas étranger à nos « souci[s] grossièrement digestif[s] », nous dit Artaud.

Avouons-le donc : Artaud, quand il délire, il délire, mais quand il est clair, il est clair. Résumons : il est « urgent » d’extraire de la culture « des idées dont la force vivante est identique à celle de la faim » et il est aussi impératif de s’assurer qu’une fois extraites, ces idées, ces forces ne reviennent pas sur nous-mêmes, identiques à elles-mêmes, dans un parcours bassement, platement « digestif ».

S’il y a réellement un problème, s’il y a encore un problème, et je le crois bien, Artaud nous aide à comprendre qu’il a à voir avec la capacité de l’homme à transmettre, à communiquer. On comprend en développant un peu les lignes de force de la citation que le problème a à voir avec la manière dont l’humain produit, organise et oriente ce qui sort de lui : ses œuvres, ou plus simplement (ce qui est d’autant plus grave et rajoute à l’urgence) toute occurrence de ses « discours ».

Problème ou dysfonctionnement, ce trouble aurait, il me semble, sa source (et c’est là aussi qu’il ferait sentir ses effets) dans le caractère profondément et, sans jeu de mots, immédiatement « médiatique » de l’homme. J’avance ceci non seulement en extrapolant grossièrement les propos d’Artaud, mais aussi en relisant certains propos de Michel Foucault qui, bien après Artaud, définit l’auteur (à entendre de façon large et inclusive, pour les besoins de l’exercice, comme producteur d’un discours) comme le lieu d’un « nœud de cohérence » comme un « point d’insertion dans le réel [2] ».

De ce caractère « médiatique » de l’homme je veux aussi pour preuve beaucoup plus flagrante, et comme explication, ce qu’en dit Peter Sloterdijk, une autre figure qui nous est elle aussi contemporaine. Il affirme ceci dans Essai d’intoxication volontaire :

On néglige si facilement aujourd’hui le fait que les êtres humains sont des médias primaires – les appareils, dans un premier temps, ne font que s’ajouter, comme des amplificateurs, aux qualités médiatiques des êtres humains. En tant que médias, les hommes sont toujours des messagers – c’est-à-dire des hommes entre les hommes, des intermédiaires. […] C’est la raison pour laquelle les hommes sont tous des messagers potentiels, en grec des angeloi, des anges, ceux qui apportent des informations sur l’état des choses – mais dire quelque chose de ce type est proscrit dans la théorie dominante des médias, qui s’est lancée dans une célébration démentielle des images et des appareils [3].

Sloterdijk pose une pierre de plus dans le modeste édifice de notre réflexion : s’il y a une crise, c’est peut-être une crise généralisée du « média » dans son concept, appréhendé de manière très générale. Pas donc une crise extérieure que l’on pourrait constater par un narcissisme flagrant sur les médias sociaux (narcissisme qui est à mon avis, et sans me prononcer sur cet état de fait, aussi vigoureusement dénoncé que faiblement combattu), narcissisme qui pourrait être relié sans contresens aux « souci[s] grossièrement digestif[s] » qu’évoquait déjà Artaud. En renversant la perspective, il s’agit là d’un phénomène qui aurait bien plutôt son origine dans l’homme même – Sloterdijk dira ailleurs que « nous sommes en train de vivre une grande agonie des anges en nous [4] » – et dont les appareils périphériques, les dispositifs médiatiques de second niveau portent, nécessairement amplifiées, les traces. Mais ne nous égarons pas.

Pour mieux comprendre la dynamique à l’œuvre au sein de cette question du « média », et afin de nous rapprocher un peu du terme auquel je comptais initialement m’attacher – celui, je le rappelle, de « profanation » – je propose de revenir doucement à Agamben en faisant marche arrière et en discutant très brièvement l’interprétation qu’il fait du terme « dispositif » si cher à Foucault.

Agamben s’approprie la pensée foucaldienne du dispositif dans un court ouvrage intitulé Qu’est-ce que le dispositif ? Si on désire ici résumer avec Agamben le propos de Foucault autour du « dispositif », on peut le définir comme un ensemble hétérogène de discours, d’institutions, d’aménagements architecturaux, de lois, de propositions scientifiques, etc. – la liste est longue – qui formeraient comme un ensemble de formations qui, « résult[ant] du croisement des relations de pouvoir et de savoir [5] », opèrent de manière stratégique, et par là même téléologique, dans l’optique d’un développement, d’un blocage, d’une stabilisation ou encore d’une orientation de n’importe quel type de geste, de conduite, d’opinion ou de discours [6]. Agamben précise, je le cite : « J’appelle dispositif tout ce qui a, d’une manière ou d’une autre, la capacité de capturer, d’orienter, de déterminer, d’intercepter, de modeler, de contrôler et d’assurer les gestes, les conduites, les opinions et les discours des êtres vivants [7] ».

Dans le petit ouvrage intitulé Profanations (puisqu’il faut bien y venir), Agamben en appelle à un détournement, à une « contre-stratégie » pour réorienter, réassurer, remodeler, différemment, ce qui se laisse happer par la stratégie qui définit et que permet le dispositif. Stratégie voilée, aveuglante ou les deux à la fois, c’est contre celle-ci et avec ses propres outils, selon ses propres règles, que l’opération de résistance active que serait la profanation se produit. Agamben la définit comme suit en la séparant clairement d’une opération analogue, à savoir la sécularisation. C’est à partir de cette définition qu’il me sera possible de faire un saut en arrière et de revenir à la problématique qui a ouvert ces lignes, à savoir la potentielle séparation à établir entre Université et entreprise :

Il convient de distinguer […] sécularisation et profanation. La sécularisation est une forme de refoulement qui laisse intactes les forces qu’elle se limite à déplacer d’un lieu à un autre. Ainsi, la sécularisation politique des concepts théologiques se contente de transformer la monarchie céleste en monarchie terrestre, mais elle laisse le pouvoir intact. La profanation, en revanche, implique une neutralisation de ce qu’elle profane. Une fois profané, ce qui n’était pas disponible et restait séparé perd son aura pour être restitué à l’usage. Il s’agit dans les deux cas d’opérations politiques : mais tandis que la première concerne l’exercice du pouvoir qu’elle garantit en le reportant à un modèle sacré, la seconde désactive les dispositifs du pouvoir et restitue à l’usage commun les espaces qu’il avait confisqués [8].

Cette définition de la profanation, si elle ne peut signifier dans un cadre qui ferait l’économie d’une analyse poussée du sacré, du sacrifice, de leurs formes historiques et de leurs présupposés, a à tout le moins le mérite de pointer directement la tâche politique qu’elle permet. Pour ce que l’on peut en dire aujourd’hui, profaner est, on l’aura rapidement compris, une tâche délicate. Ne réussis pas sa profanation qui veut. Néanmoins ce qui en découlerait, débordant vite le cadre terminologique et sémantique auquel nous nous confinons ici, pourra difficilement fructifier autrement que mise en parallèle avec une réflexion poussée et cohérente sur la souveraineté et, plus précisément, sur la souveraineté possible ou à venir de l’Université. Une réflexion de ce type a été entamée, par exemple, par Jacques Derrida dans L’université sans condition, et des développements possibles nous en auront été fournis par les propos fort justes tenus par Ginette Michaud lors de l’événement « L’Université dans la rue » du 15 avril 2012.

Revenant pour lors à cette question du « média », de la transmission, de la communication, de l’œuvre et des discours, je désire poser en guise de conclusion, qui sera une conclusion en forme d’appel, la question suivante : que serait une profanation réussie, efficace ? Quel serait le gage ou la preuve, justement, de son efficacité, alors même que, comme le dit encore Agamben, « les dispositifs médiatiques ont pour objectif précis de neutraliser le potentiel profanateur du langage […] et d’empêcher qu’il libère la possibilité d’un nouvel usage, d’une nouvelle expérience de la parole [9] ».

Quelles seraient donc les avenues possibles pour assurer l’effectivité de la profanation alors que, engourdis et fatigués, comme le dit toujours – je le cite une dernière fois – le philosophe italien, on en vient parfois à « ne rien donner à voir si ce n’est qu’on se donne à voir – c’est-à-dire sa médialité absolue » ?

Ne pas se taire, montrer autre chose, donc, jouer le jeu du dispositif avec ses propres armes et sur son propre terrain – en l’occurrence, celui de l’entreprise, de l’industrie ? – pour mieux s’en séparer. Détraquer le dispositif médiatique et ses multiples couches : sa capacité propre à communiquer d’abord, puis le langage, mais aussi, ultimement, les appareils de son enregistrement, les engrenages de sa transmission, les canaux de sa diffusion, les mécanismes son contrôle. C’est d’abord par là peut-être qu’un premier pas pourra peut-être se faire, à condition de garder à l’esprit que « détraquer le langage » doit être autre chose qu’une poésie de recherche formelle aussi stérile qu’improductive (si ce mot a encore quelque sens), à condition aussi de garder à l’esprit que détraquer le cycle médiatique dans son ensemble doit être autre chose que de vandaliser les bureaux d’un quotidien. « À condition » : le choix du terme n’est pas anodin, et fait signe vers l’Université qu’appelle Derrida, dont il dit qu’elle devra ou devrait être, c’est là l’ironie, « sans condition ».

Je n’ai pas la réponse. Je ne suis pas un profanateur. Artaud dirait peut-être que j’ai des problèmes de digestion. Mais pour lors, et puisqu’il faut clore et se taire, je terminerai en bouclant la boucle, en relisant un Artaud dont les propos sur le théâtre résonnent drôlement bien par les temps qui courent, et ce même cité « hors contexte » :

Il faut croire à un sens de la vie renouvelé par le théâtre, et où l’homme impavidement se rend le maître de ce qui n’est pas encore, et le fait naître. Et tout ce qui n’est pas né peut encore naître pourvu que nous ne nous contentions pas de demeurer de simples organes d’enregistrement.   Aussi bien, quand nous prononçons le mot de vie, faut-il entendre qu’il ne s’agit pas de la vie reconnue par le dehors des faits, mais de cette sorte de fragile et remuant foyer auquel ne touchent pas les formes. Et s’il est encore quelque chose d’infernal et de véritablement maudit dans ce temps, c’est de s’attarder artistiquement sur des formes, au lieu d’être comme des suppliciés que l’on brûle et qui font des signes sur leurs bûchers [10].

[1] Antonin Artaud, Le théâtre et son double, Paris, Gallimard, Folio essais, p. 11-12.
[2] Michel Foucault, L’ordre du discours. Leçon inaugurale au Collège de France prononcée le 2 décembre 1970, Paris, Gallimard, 1971, p. 30.
[3] Peter Sloterdijk, Essai d’intoxication volontaire suivi de L’heure du crime et le temps de l’œuvre d’art, Paris, Hachette Littératures, 2001, p. 39-40.
[4] Ibid., p. 40.
[5] Giorgio Agamben, Qu’est-ce que le dispositif ?, Paris, Payot & Rivages, Rivages Poche – Petite bibliothèque, p. 11.
[6] Voir, pour explications et exemples, pp. 8-10 et 30-31, entre autres.
[7] Ibid., p. 30.
[8] Giorgio Agamben, Profanations, Paris, Payot & Rivages, Rivages Poche – Petite bibliothèque, p. 100-101.
[9] Ibid., p. 116-117.
[10] Antonin Artaud, op. cit., p. 19-20.