Jean-François Hamel - Attendre les Cosaques avec Sartre

Jean-François Hamel – Attendre les Cosaques avec Sartre

Professeur de littérature, je ferai ce soir ce que je sais faire et que je n’ai pourtant pas fait publiquement depuis quatre mois : après un bref préambule, je proposerai la lecture commentée d’un texte. Ce sera pour moi une manière de renouer le dialogue avec les étudiants de mon séminaire de l’hiver dernier, qui portait sur les « politiques de la littérature » dans la France du XXe siècle. Le texte que je convoquerai est précisément celui avec lequel j’entendais ouvrir la séance du 14 février dernier, le lendemain du premier vote de grève de l’Association facultaire des étudiants en arts de l’UQAM. Nous allions aborder les années soixante, en amont et en aval de Mai 68, auquel la grève étudiante a été depuis si souvent comparée, à tort et à raison.

Certains regretteront peut-être que je me dissimule derrière des mots publiés il y a un demi-siècle sur un autre continent. Je leur répondrai que commenter un texte, c’est aussi le déplacer, le transformer, l’actualiser, y imprimer sa signature, si bien que le lecteur, toujours, s’avance masqué entre les lignes du texte lu. J’ajouterai que le commentaire est un art de la ruse, de la stratégie, du contretemps, je dirais presque un art de combat, qui a pour effet de créer des solidarités entre des temps, entre des lieux, entre des sujets, mais aussi à signifier des refus, à marquer des différences, à opérer des partages. Il y a un engagement de la lecture, ce que Sartre fut d’ailleurs l’un des premiers à reconnaître.

Mais cet art du commentaire, il me permettra surtout de prendre à rebours la posture de l’intellectuel, pour laquelle je peux ressentir une nostalgie, certes, si je pense au J’accuse de Zola ou même à Sartre debout sur son tonneau à Billancourt, mais qui m’est insupportable au présent, du moins dans sa forme classique. Évidemment, comme vous tous, j’ai signé des pétitions et des manifestes, j’ai écrit des lettres ouvertes qui n’ont pas été publiées, j’ai pris part à des manifestations de jour et de nuit, certaines sous l’odeur des gaz, d’autres dans le bruit des casseroles. Mais depuis quatre mois, chaque fois que l’on m’a demandé d’intervenir en mon nom propre, parce qu’on me connaissait comme professeur et que l’on me supposait un savoir, je me disais à moi-même : pourvu que je n’agisse pas en intellectuel.

Dans une définition célèbre, prononcée en 1965 lors d’une série de conférences au Japon, Sartre disait que l’intellectuel est « quelqu’un qui se mêle de ce qui ne le regarde pas » (« Plaidoyer pour les intellectuels », Situations, VIII, 1972). Formule mémorable, par son économie et sa précision. L’intellectuel que décrit Sartre et qu’il a lui-même incarné, transpose en régime démocratique à la fois la figure humaniste de l’honnête homme à qui rien n’est étranger et celle du philosophe des Lumières qui s’élève contre les intérêts particuliers au nom des valeurs universelles. Se mêler de ce qui ne le regardait pas, c’était déjà le geste inaugural, héroïque, de Zola qui, à la cheville de deux siècles, abandonna un instant ses habits de romancier pour prendre la défense du capitaine Dreyfus dans sa célèbre lettre à Félix Faure.

Néanmoins, depuis plusieurs semaines, je ne peux m’empêcher de penser à la critique des intellectuels menée dans le sillage de Mai 68. À la lumière des révoltes étudiantes qui ont débouché en juin, faut-il le rappeler, sur la plus importante grève générale de la Ve République, Deleuze et Foucault, parmi d’autres, au début des années soixante-dix, dénoncent le pouvoir qui s’attache à la figure prophétique de l’intellectuel. Selon eux, en s’appropriant le monopole de la pensée émancipatrice et de la conscience libérée, les intellectuels véhiculent l’image d’une population asservie, assujettie, qui, sans le concert des grands esprits, ne saurait comprendre les rouages de sa propre domination. Ces intellectuels qui se veulent la voix de l’universel méconnaissent trop souvent le savoir spécifique né au contact des luttes et l’intelligence collective expérimentée dans les mouvements sociaux.

Depuis quatre mois, au Québec, comme ce fut le cas en 1968 en France, par bonheur ce ne sont plus les intellectuels que nous voyons se mêler de ce qui ne les regardent pas. Ce sont d’abord les étudiants, en particulier ceux qui militent au sein de la CLASSE, qui ont su dépasser l’écueil du corporatisme en doublant leur refus de la hausse des droits de scolarité d’une dénonciation argumentée de la destruction néolibérale de nos institutions publiques. Ce sont ensuite les citoyens ordinaires, qui, en se réappropriant bruyamment l’espace urbain et en formant des assemblées de quartier, ont refusé que les gouvernants fassent taire les gouvernés à coups d’injonctions et de lois. Tous, étudiants et citoyens, ont rappelé que la démocratie n’est pas le parlementarisme et que tous ont la capacité souveraine de se mêler de ce qui ne les regarde pas. C’est ce que reconnaissait d’ailleurs, bien malgré lui, un ministre visiblement fatigué qui implorait la population de laisser les étudiants étudier et le gouvernement gouverner.

Dans une telle situation, où chacun parle enfin en son propre nom, où toute délégation du pouvoir paraît suspecte, où la représentation politique entre en crise, où sont de plus en plus rares les gens qui ne se mêlent que de ce qui les regarde, les intellectuels, s’ils tiennent à se manifester, ne peuvent être les porte-parole de personne. Ils doivent enfin prendre acte de ce que Deleuze appelait « l’indignité de parler pour les autres » (« Les intellectuels et le pouvoir », L’Arc, 1972).

C’est par ce détour que je reviens à Sartre, figure emblématique du donneur de leçons, et pourtant l’un des premiers à soutenir que les intellectuels, après Mai, devaient se supprimer en tant qu’intellectuels et se mettre à l’écoute des mouvements sociaux. Cette contestation de soi en tant qu’intellectuel apparaît pour l’une des premières fois dans son œuvre en 1960, dans sa violente et somptueuse préface à la réédition d’Aden Arabie, pamphlet de son ami Paul Nizan, qui avait été son condisciple à l’École normale supérieure pendant les années 1920 et qui était mort d’une balle perdue pendant la drôle de guerre, au printemps 1940.

La préface à Aden Arabie inaugure le cycle autobiographique de Sartre. À juste titre, Merleau-Ponty, juste avant sa mort, y lisait non seulement un hommage à Nizan, mais « un débat entre Sartre et Sartre, à travers le passé, le présent et les autres » (Signes, 1960). Or ce débat entre Sartre et Sartre est tout sauf narcissique. L’éloge de l’ami mort lui sert à se présenter face à la jeunesse comme un vieillard qui a tout raté, qui est passé à côté de son siècle et qui n’a de leçon à donner à personne. C’est pourquoi il demande explicitement à ceux qui ont vingt ans de se détourner de lui pour cultiver au contact de Nizan les vertus politiques de la colère. Son message est simple : ne suivez personne qui prétende parler en votre nom. On a souvent dit que cette préface publiée en 1960 était l’un des meilleurs textes sur Mai 68 : je ne suis pas loin de le croire. Permettez-moi d’en citer un long passage.

Jusqu’à ces derniers temps, les enfants prodigues disaient merde à leurs pères et passaient à la Gauche, avec armes et bagages; le révolté, c’était classique, se changeait en militant. Mais si les pères sont à gauche? Que faire? […] Croit-on qu’elle puisse attirer les fils, la Gauche, ce grand cadavre à la renverse, où les vers se sont mis? Elle pue, cette charogne; le pouvoir des militaires, la dictature et le fascisme naissent ou naîtront de sa décomposition; pour ne pas se détourner d’elle, il faut avoir le cœur bien accroché. Nous les grands-pères, elle nous a faits : nous avons vécu par elle; c’est en elle et par elle que nous allons décéder. Mais nous n’avons plus rien à dire aux jeunes gens; cinquante ans de vie en cette province attardée qu’est devenue la France, c’est dégradant. Nous avons crié, protesté, signé, contresigné; nous avons, selon nos habitudes de pensée, déclaré : « Il n’est pas admissible … » ou : « Le prolétariat n’admettra pas … » Et puis finalement nous sommes là : donc nous avons tout accepté. Communiquer à ces jeunes inconnus notre sagesse et les beaux fruits de notre expérience? De démission en démission, nous n’avons appris qu’une chose: notre radicale impuissance. J’en conviens: c’est le commencement de la Raison, de la lutte pour la vie. Mais nous avons de vieux os : et nous découvrons que nous n’avons rien fait à l’âge où l’on médite d’écrire son testament. […] Nos souvenirs anciens ont perdu leurs griffes et leurs dents; vingt ans, oui, j’ai dû les avoir, mais j’en ai cinquante-cinq et je n’oserais pas écrire: « J’avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie.» Tant de passion – et si hautaine – sous ma plume, ce serait de la démagogie. […] Jeune et violent, frappé de mort violente, Nizan peut sortir du rang, parler de la jeunesse à nos jeunes gens : « Je ne permettrai à personne …» Ils reconnaîtront leur propre voix. Il peut dire aux uns « Vous mourez de modestie, osez désirer, soyez insatiables, délivrez les forces terribles qui se font la guerre et tournent en rond sous votre peau, ne rougissez pas de vouloir la lune: il nous la faut.» Et aux autres: « Dirigez votre rage sur ceux qui l’ont provoquée, n’essayez pas d’échapper à votre mal, cherchez ses causes et cassez-les.» Il peut tout leur dire car c’est un jeune monstre, un beau jeune monstre comme eux, qui partage leur terreur de mourir et leur haine de vivre dans le monde que nous leur avons fait. […] Tâchons de retrouver le temps de la haine, du désir inassouvi, de la destruction, ce temps où André Breton, à peine plus âgé que nous n’étions, souhaitait voir les Cosaques abreuver leurs chevaux dans le bassin de la Concorde. (« Paul Nizan » [1960], Situations, IV, 1964)

Systématiquement, dans ces quelques lignes, Sartre prend le contrepied de ses opinions antérieures. Lui qui avait élaboré sa conception de la littérature engagée contre la maladie infantile du surréalisme se rallie désormais à André Breton. Lui qui défendait le socialisme depuis la Libération et qui s’était fait compagnon de route au début des années cinquante, rompt avec les organisations politiques soi-disant de gauche. Lui qui condamnait depuis des années le fantasme d’une révolte spontanée au nom de la discipline révolutionnaire se range du côté des révoltés qui ne se reconnaissent plus dans les syndicats, les partis, le parlementarisme. En pleine Guerre d’Algérie, il attend ces Cosaques, figure mythique de la peuplade étrangère, dont il imagine qu’ils envahiront Paris et installeront leur campement sur la place de la Concorde, symbole par excellence de la bonne conscience patriotique. L’erreur que comporte sa prédiction est minime : les Cosaques de Mai 1968 ont jugé que Nanterre et la Sorbonne valaient bien la Concorde. Les nôtres ont pris d’assaut la place Émilie-Gamelin.

À la jeunesse, Sartre ne donne qu’une leçon : pensez contre vous-même, pensez contre les vôtres, pensez contre moi. Il rappelle ainsi que l’intellectuel qui s’élève contre l’autorité se trahit dès lors qu’il ne conteste pas la sienne. Cette leçon, Sartre passera encore vingt ans, jusqu’à ses entretiens testamentaires, à la mettre en œuvre sur des milliers de pages. Je ne retiendrai pour conclure qu’un passage de son « Autoportrait à soixante-dix ans » qui en offre une déclinaison concise sur le mode biographique : « J’ai naturellement commis dans ma vie une foule de fautes, petites ou grandes, qui peuvent venir de telle raison ou de telle autre, mais le fond de l’affaire, chaque fois que j’ai fait une faute, c’est que je n’ai pas été assez radical.» (« Autoportrait à soixante-dix ans » [1975], Situations, X, 1976).