Jean-Philippe Chabot - Retour à l'essence

Jean-Philippe Chabot – Retour à l’essence

1. Corporance

Le règne du jour, Perrault, 1967

Deuxième pièce de la trilogie de l’Île-aux-Coudres. Perrault suit Alexis Tremblay et sa femme dans un voyage à Tourouvre en France à la recherche de leurs ancêtres. On est convié à des témoignages à mi-chemin entre le sensible et le social; le montage révèle « les ressemblances entre La Perche et le Québec », dit le descriptif de l’ONF.

Documentaire, cinéma direct; je n’irai pas plus loin, j’avoue que le cinéma n’est pas un de mes champs de compétence. Je vous invite davantage à voir ou revoir l’œuvre pour mieux cerner son étendue. Ce qui m’intéresse, c’est la langue. Tandis que Perrault nous offre un regard sur la perte des traditions, il immortalise une langue toute particulière qui contient pour elle seule l’histoire de notre pays à naître. Pour certains, ça semblera peut-être être une grosse assertion. Je m’explique.

Avec les manifestations, les occasions de communion qu’offrent le contexte actuel, avec tous les moments de prise de parole, on ne peut pas s’empêcher de voir 1) la mixité des souffles, 2) une importance accrue, au-delà du littéraire, de l’expression orale. Par là, j’entends les slogans qui émanent de partout, les discours en fin de manifestions, les discussions de coin de bar avec des inconnus qui s’entre-apostrophent à la vue d’un simple carré rouge/noir/blanc/rose. Nommez-les.

Ce que je vois à même ces mots lancés en public, c’est une parole populaire qui ne se soucie pas du bien-dire et qui cherche à s’inventer, à se former en collectivité, à se socialiser. Cela pour dire qu’il n’y a pas simplement des universitaires qui sont en grève, qu’il n’y a pas seulement des littéraires qui prennent la rue. Mais qu’il y a un peuple derrière tout acte de résistance. Des gens de tous horizons sont mis à tenir pour eux tous un projet.

Dans l’œuvre de Perrault, on voit des gens normaux, des gens du peuple à l’éducation de la terre et de l’intérêt simple. La langue, penserait-on, leur fait défaut : il n’ont pas la belle parlure pour explicailler les grands idéals. Et au diable ces barrières, le couple Tremblay montre que la langue se crée d’elle-même lorsqu’il y a quelque chose à dire. Alexis Tremblay oppose au vide, à son inculturation, à l’incapacité, l’inventivité sans barrière et sans complexe : il se permet de prendre voix.

Naturellement plus que tout, lorsqu’il n’a pas les mots, il les produit. Et il le fait en toute richesse intérieure comme en beauté sonore, parfois pourrait-on penser, pour son simple plaisir de résister à l’asservissement du mot figé.

Il faut vivre sa langue, faire corps avec elle. Il faut s’en imprégner, sous toutes ses formes, la respirer et la laisser respirer. La dépossession trouve son échec dans l’acquisition. Non seulement faut-il maîtriser sa langue, mais il faut en maîtriser la perte. C’est là un principe fondamental de la résistance.

L’absence de connaissance est aussi absence de sens, à moins d’être mise en déroute par la créativité. Au-delà de la survivance, cette inventivité inscrite dans la langue montre un peuple qui, à défaut de s’être fait donner les moyens de sa réussite, les a créés et renouvelés à sa manière pour se sortir de sa misère.

Je termine ce premier segment par un assemblage de citations tirées du Règne du jour :

Le Canada peut pas

rester sur la vie qu’il fait

là aujourd’hui. C’est une vie de folie.

Dans la catastrophe du cuirassé :

liberté.

D’abord que t’as de l’acharnation.

Sans ça tu trouveras

toujours une chose pour t’ennuyer.

Les monuments inutiles.

2. Acharnation

« Adresse des fils de la liberté de Montréal aux jeunes gens des colonies de l’Amérique du Nord », André Ouimet et al., 1837 [1]

Une prétendue protection a paralysé toute notre énergie. Il [le gouvernement colonial] a conservé tout ce qu’il y avait de défectueux dans nos anciennes institutions, désorganisé le présent état de la société, contrecarré la libre opération de ce qu’il y avait de bon, et entravé toutes les mesures de réforme et d’amélioration.

Des biens fonds d’une valeur immense, donnés par un gouvernement sage et prévoyant ou par des individus distingués par leur générosité au ci-devant ordre des jésuites et consacrés par eux uniquement pour le bienfait de l’éducation, ont été détournés d’un objet aussi louable, pour servir d’instruments de corruption et stipendier des officiers inutiles et presque toujours répréhensibles, pendant que les enfants de la province privés des fonds destinés à leur instruction ont vieilli sans pouvoir profiter de ce bienfait, pour s’entendre reprocher plus tard leur défaut d’éducation.

Nous reprenons les armes d’une lutte historique. Mais historique dans plusieurs sens : notre combat est l’un des plus importants de l’Histoire récente du Québec, mais il en est aussi un qui est mené depuis des centaines d’années. Ne pas résister maintenant revient à légitimer l’historicité de la corruption politique et à nier la justesse de revendications centenaires. Nous ne sommes pas seuls dans l’histoire à avoir cru que le meilleur sort d’un peuple passe inaltérablement par la justice.

Notre combat est contre tous ceux qui depuis toujours tentent de garder l’éducation à distance du peuple pour jouir de son asservissement.

L’acharnation est un mot qui n’advient jamais qu’en sa disparition. Alors l’acharnement disparaît et il ne reste que la nation.

3. Inconfortabilisation

Le confort et l’indifférence, Denys Arcand, 1981

Documentaire sur l’échec du référendum de 1980 avec la volonté de prendre une perspective historique critique. On y retrace les événements ayant mené à l’échec référendaire du « oui ». En parallèle, on reprend les points principaux de l’œuvre de Machiavel pour expliquer les stratégies utilisées par les deux camps.

Ce que je remarque, c’est que les stratégies ne changent pas. Si on peut lier un texte du 16e siècle à l’échec référendaire de 80, on en fait tout autant dans les médias avec la lutte civile qui prend place aujourd’hui. Toutefois, si on pointe aisément le principe de la division, on remarque moins la force avec laquelle les acteurs du statu quo et de la « paix sociale » en reviennent inlassablement à une démagogie qui mise sur le désir de confort des gens.

L’indifférence nait dans le confort d’un foyer en banlieue-dortoir. Il faut 1) résister, ne pas céder à la tentation du confort, 2) briser strate par strate l’indifférence, 3) redéfinir les bases du confort et prouver la conscientisation comme étant la seule voie possible vers le confort de tous. Je vous invite donc à faire la guerre sur une base quotidienne et persistante au confort aberrant de l’échec en construction.

Je retiens une phrase de l’œuvre :

« Une révolution faite sans armes est vouée à l’échec. »

Je déclare que nous ferons la révolution avec des armes et que nos mots seront dès lors essence à allumer.

 

[1] André Ouimet, J.L. Beaudry et al., André Ferretti et Gaston Miron (comp.), « Adresse des fils de la liberté de Montréal aux jeunes gens des colonies de l’Amérique du Nord », dans Les grands textes indépendantistes : écrits, discours et manifestes québécois, 1774-1992, Montréal, l’Hexagone, 1992, p.54-55.