Julien Lefort-Favreau - Penser à la place de

Julien Lefort-Favreau – Penser à la place de

Ce soir, nous sommes entre nous, je présume que nous sommes tous plus ou moins d’accord, ce qui n’enlève rien à la valeur de l’événement. Mais je ne peux m’empêcher de penser aux multiples fois où durant cette grève, j’ai dû argumenter avec des amis ou des membres de ma famille afin de rappeler quelques principes de base sur l’accessibilité à l’éducation. À chaque fois, je remarquais que mon argumentaire contre la hausse ressemblait dangereusement à celui que je répète inlassablement depuis près de dix ans à chaque fois qu’on me fait le coup du : « À quoi ça sert des études en littérature ? » Cela me semble plutôt symptomatique de ce qu’on vit en ce moment : la hausse des frais de scolarité n’est qu’un morceau d’une vaste entreprise de discrédit des arts et des humanités. Ce ne sont pas les savoirs dispensés par les grandes écoles (ENAP, HEC, Poly) qui sont attaqués ici, ce ne sont pas non plus les enseignements qui mènent à une job.

Ce qu’il faut entendre dans la hausse : d’un côté, il y aurait une université utile, de l’autre, une université improductive — division bien présente dans les esprits, mais aussi dans les faits. Mais que nous apprennent au juste les humanités ? Quels mots peuvent nous aider à résister à une menace, qui continuera, peu importe l’issue de cette grève, soit la marginalisation de plus en plus grande des savoirs relatifs aux arts, aux sciences humaines, aux sciences sociales, bref, les savoirs difficilement assimilables au régime entrepreneurial dans l’ensemble de l’université ? Je procéderai, comme Anne-Élaine il y a deux semaines, en commentant brièvement deux citations. Toutefois, je ne suis pas trop calé en Talmud, donc ce sera deux citations de Gilles Deleuze, tirées de l’Abécédaire, film de huit heures qui fournit une quantité importante de mots (et d’images) pour la résistance.

Première citation, où Gilles Deleuze répond à la question : « À quoi résistent les philosophes ? (J’ai un peu charcuté ses propos, vous pouvez les entendre à la lettre R pour résistance) : « [Les artistes et les philosophes] résistent aux entraînements et aux vœux de l’opinion courante, c’est-à-dire tout ce domaine d’interrogation imbécile. Ils exigent, ils ont la force d’exiger leur rythme à eux. On leur fera pas lâcher n’importe quoi dans des conditions prématurées. Nuire à la bêtise, résister à la bêtise : s’il n’y avait pas de philosophie, on ne se doute pas du niveau de la bêtise. Elle empêche la bêtise d’être aussi grande qu’elle serait s’il n’y avait pas de philosophie. C’est sa splendeur ! S’il n’y avait pas les arts, les gens, ils ne se tiendraient plus ! »

Cette belle idée n’est pas aussi simple qu’elle peut paraître. L’idée que le savoir nuit à la bêtise ambiante n’est pas toute neuve, les philosophes des Lumières ne disaient pas autre chose. Mais Deleuze ne dit pas seulement que le savoir aurait des vertus pacificatrices. Il nous dit aussi quelque chose qui n’est pas très à la mode par les temps qui courent, soit que la pensée et l’art ont un effet dans le réel. J’ajouterais aussi que résister aux vœux de l’opinion courante, ça s’apprend, ça s’apprend même parfois à l’université, ça s’apprend rarement dans les écoles de gestion, ça s’apprend plus souvent dans les départements de littérature (ou de philosophie, d’histoire de l’art, de sociologie, ou de théâtre).

Deuxième citation. À la lettre A pour animal, Deleuze dit : « Un écrivain écrit pour des lecteurs. Pour : à l’intention des lecteurs. Mais il faut dire aussi que l’écrivain, il écrit pour des non-lecteurs — c’est à dire à la place de. Artaud a écrit des pages magnifiques : j’écris pour les analphabètes. Faulkner écrit pour les idiots. J’écris à la place des sauvages, j’écris à la place des bêtes. » Pour — c’est à l’intention de, mais c’est aussi c’est à la place de. Il me semble qu’il y a là quelque chose que l’on pourrait lier à un acte de résistance. Qu’est-ce qu’on apprend dans les humanités sinon à penser — lire — écrire à la place de, geste qui va profondément à l’encontre de la débilité de notre société. Se mettre à la place de l’autre, penser pour l’autre, ça veut aussi dire construire un vivre-ensemble qui n’obéit pas à une logique de compétition, mais qui est plutôt un lieu de compassion. Cette logique de l’autre est la condition essentielle du politique — et par politique, je n’entends pas ici les sinistres joutes auxquels se livre le gouvernement, mais bien le commun qui échappe aux affaires d’État.

« Penser à la place de », ça veut aussi dire que l’on est capable de jouer avec nos identités sociales — et là je rejoins ce que nous disait Michel Lacroix il y a deux semaines, dans son emportement bourdieusien. Les savoirs improductifs dont je parle depuis le début ont une double fonction critique : connaissance de soi, objectivation des déterminations sociales qui nous constituent, et connaissance du monde, des données objectives qui le composent. Cette fonction critique me semble être à la base de la mission de l’école. L’école DEVRAIT avoir une vocation émancipatrice. Dire le mot émancipation en 2012, c’est un peu vieillot ou tabou (the e-word), et pourtant, il me semble que c’est bien de cela qu’il s’agit. En haussant les frais, on sape les bases de la démocratie — c’est à dire la possibilité pour les jeunes citoyens d’acquérir les outils pour remettre en question les partages établis, de remettre en jeu leur identité sociale. Est-ce que c’est si fou de croire que l’école, et ce jusqu’aux études supérieures, n’est PAS un outil économique, ni un levier économique comme on dit, mais bel et bien le lieu qui nous rend apte à faire et défaire notre rapport au monde? J’ajouterais une couche, tant qu’à y être, là c’est le littéraire qui parle : pour prendre conscience de sa domination, il faut encore savoir penser avec les mots. Ça aussi, c’est peut-être un peu archaïque de le dire dans un monde où la langue du « management-ressources-humaines-psychologie-industrielle » domine, mais le lien social est créé par une confiance dans les possibilités du langage : nous sommes des animaux dotés de parole, donc nous sommes des animaux politiques. C’est ça aussi qu’on attaque en freinant l’accès à l’éducation : la possibilité de nommer le monde et ses injustices.

On a beaucoup dit que la grève avait été un apprentissage en accéléré de la démocratie pour notre génération. À ce propos, il me semble que la grève nous a permis un apprentissage de la démocratie qui nous éloigne justement d’une confiance aveugle dans l’État (du genre, attendons les prochaines élections), et qui, du coup, nous rapproche d’une démocratie plus directe, certainement plus anarchique, qui provoque d’authentiques moments politiques de désordre — les prétentions adverses s’affrontant au sein même des mouvements étudiants, rien de plus sain, me semble-t-il. En espérant que tout cela ne s’ordonne pas de sitôt.