Marie-Andrée Bergeron - Ma chambre à moi est publique

Marie-Andrée Bergeron – Ma chambre à moi est publique

    En mars dernier je suis allée dans un colloque à Boston où j’ai eu la chance d’entendre Ti-Grace Atkinson et Carole Hanisch, deux théoriciennes féministes états-uniennes que, comme plusieurs féministes de ma génération et de la génération qui me précède, j’admire. Je suis donc allée à Boston et j’ai entendu Hanisch redire, comme elle avait été la toute première à le faire, son célébrissime « personal is politic » (le privé est politique), cet aphorisme qui a marqué plus d’une génération de féministes et qui résume de manière exceptionnelle les revendications, les actions et les modes de pensée du mouvement et des courants de pensée de ce que l’on a appelé la « deuxième vague ».

   En entendant Hanisch prononcer de vive voix « le privé est politique », j’ai tenté de comprendre la portée et le sens qu’a pris (et que prend toujours) cette expression dans ma propre vie. De quelles manières ainsi, je peux me lier au mouvement des femmes des années 1970, et des radicales peut-être plus particulièrement. Comme femme, comme féministe, comme lesbienne, sans doute, j’ai eu à militer plus d’une fois, même au sein de discussions avec des gens, et parfois avec des camarades, qui sans doute inconsciemment, percevaient encore la vie sous le filtre du patriarcat et de l’hétéronormativité, deux idéologies qui visent à me remettre à ma place, cette place – cette fonction – que je devrais occuper si j’étais plus docile. Mais je ne le suis pas, vraisemblablement.

    Insoumise, je me plais à dire que le Bergeron que je porte au bout de mon prénom, c’est celui de ma mère (mes deux parents sont des Bergeron). Je fais exprès de dire aux plus conservateurs d’entre tous que je suis issue d’une filiation matrilinéaire, que chez moi, l’héritage se transporte et se transmet aussi de mères en filles. Je mobilise toute mon indignation pour confronter le vice-recteur de l’UQAM Marc Turgeon dans un colloque féministe. Je m’amuse à regarder les visages ahuris lorsque je dis que je suis lesbienne politique devant des commentaires aussi brutaux que : « Ah ouin, hein, t’es lesbienne! Mais as-tu déjà essayé avec des gars? » (c’est une histoire réelle ; il s’agit du commentaire d’un ami d’ami que je connaissais à peine et qui après s’être présenté a commencé à me parler de ma vie sexuelle).

    Ainsi, mon intimité est-elle d’intérêt public? Ma sexualité, ma vie de famille, celle dont je rêve : ce que je porte au creux de moi? Je n’en sais rien, mais je sais maintenant que oui, elle est politique. Et je n’ai pas le choix de l’envisager ainsi pour briser, ou au moins contourner, la doxa. Les gens me trouvent bête. Ma tante, voulant faire preuve d’ouverture lors de mon coming out : « Hein! Moi j’aimerais tellement ça être lesbienne! La parade, tout ça, chanceuse! ». « C’est pas de la chance, c’est de la politique! », que je lui ai répondu avec mon air le plus bête au monde.

   En annonçant notre mariage, Marie-Michèle et moi, les gens, un peu étonnés, nous demandaient souvent pourquoi on avait décidé de passer à l’acte. Je répondais toujours avec fureur : « C’est politique! Faut subvertir cette institution patriarcale, faut dire à la planète que le mariage devrait être pour tous et toutes. » Ça mettait toujours tout le monde mal à l’aise parce que je ne parlais jamais de l’amour en premier. Je rompais le froid, le constatant, en m’empressant d’ajouter, toujours : « Non, non mais on s’aime aussi là! » J’ajoutais toujours le « aussi » pour faire rire Marie-Michèle qui acquiesçait à mes revendications, bien sûr, mais me trouvait quand même vraiment drôle de toujours dire ça, d’en faire presque la ligne éditoriale de notre couple. Oui, je suis lesbienne. Pire, sans doute, je suis féministe. Les deux ensembles, ça passe carré dans la gorge des conservateurs. Et je vis donc une double oppression : à celle d’être une femme qui évolue dans une société encore trop structurée en fonction de l’idéologie patriarcale se joint celle d’être lesbienne dans une société hétéronormée.

    Pour y répondre, je dois militer – me battre – sur deux fronts à la fois et tenter de comprendre les intersections avec toute la complexité qui leur incombe et la manière dont les discours les reconduisent. Mais quels sont les faits et discours auxquels j’ai à faire face tous les jours? Quand mon amie se fait traiter de pute par quatre gars en voiture qui, à sa vue, la nuit, ralentissent et s’amusent à lui faire peur, ils me font aussi peur à moi. Quand il y a quatorze femmes qui se font tuer à Polytechnique, je meurs aussi un peu. Quand je vois à la télévision française des milliers de personnes défiler pendant les Manifs pour tous (ET TOUTES oserais-je préciser), c’est précisément mon mariage que l’on remet en question, c’est mon couple que l’on considère, je cite, « déviant ».

    Mais ça, tout le monde le dit et tout le monde ici pense comme moi, j’imagine; je me demande souvent comment faire pour que mes prises de parole militantes, quotidiennes, aient une portée politique réelle ? Comment faire pour sortir de l’anecdote, entrer dans l’expérience militante et politique, faire en sorte que mon discours ne soit pas vain? Comment faire pour que même les moments difficiles servent à documenter et à asseoir mon engagement politique?

    Depuis quelques années, je me dédie à l’étude des revues féministes québécoises. J’essaie de diffuser le plus possible les résultats de mes travaux, j’essaie de faire en sorte que les textes des féministes québécoises, en particulier les textes en revues, soient relus, compris à nouveau. Dès le début, mon travail visait à comprendre la démarche discursive des féministes québécoises afin de mettre en lumière les questions qui concernent la subjectivité d’une parole commune, considérant l’espace éditorial comme un lieu propice à son expression. Je voulais démonter le discours des féministes pour en comprendre le fonctionnement.

     J’avais constaté qu’à l’expression de cette parole « en revue » des féministes se trouvait liée la construction d’un éthos commun qui a contribué à définir les traits du mouvement féministe québécois des années 1970 et qui, aussi, le représente dans une certaine mesure. Mais cette entreprise m’a aussi permis de mettre des mots sur ma colère et d’habiter les murs de l’université politiquement.

    Et c’est ainsi qu’à m’a soutenance, j’ai cité ce texte des Têtes de pioche de mai 1976 qui exprime une sorte de réflexion spéculaire, où la violence du langage permet d’exorciser et de concevoir la violence symbolique exercée à l’endroit des femmes, dont le Je-lyrique se fait porte-parole :

« Toi t’es rien qu’une pute, une putain, un trou, un con, t’es rien qu’une plotte, toute la ville t’est passée dessus […] Va te mettre le cul à l’eau froide, maudite plotte » (mai 1976).

Par sa prise de parole, Agathe Martin, l’auteure du texte, tente de répondre à « sa peur du mutisme » et elle se donne « le droit d’aller jusqu’au bout » en menant une expérimentation langagière de la violence. Par l’énumération et le martèlement, la narration du récit de la violence faite aux femmes s’approfondit par un travail sur la langue permettant de faire sienne cette histoire pour la subvertir, et la dépasser. « Aujourd’hui, je me donne le droit d’aller jusqu’au bout. Dire, c’est vivre » annonce Agathe Martin dans l’introduction de son article. Il va sans dire que ce genre de texte ne s’adresse pas au grand public, mais bien davantage aux femmes et aux féministes convaincues du caractère juste de leur combat, un combat qui a pour arme principale, le langage, la prise de parole.

    Ce n’est pas le genre de texte que l’on trouvera sept ans plus tard dans La Vie en rose.  Voici, par exemple, un texte sur la violence qui date de 1982 :

« Nous savons que la violence conçue comme une composante sexuelle est dangereuse, que la compétition comme seule façon de réussir est absurde, que l’exploitation éhontée des ressources naturelles et économiques et, surtout, des personnes humaines est démentielle. Nous savons au moins que ces attitudes-là doivent changer et qu’elles ne changeront jamais sans nous, sans que nous refusions le statu quo. N’oublions pas que nous sommes des femmes en colère pour qui les demi-mesures et les demi-vérités sont désormais inacceptables. »

Entre les deux extraits, le thème pivot, on l’aura remarqué, est la violence et la colère. Les auteures en font usage aux mêmes fins, mais leur traitement est fort différent: l’une la saisit pour la comprendre et la dépasser, l’autre la transcende précisément par l’action non violente. La Vie en rose observe, explique et décortique tandis que Les têtes de pioche témoignent et prennent acte de la violence dont elles sont victimes au quotidien par son appropriation même et par son intégration à leur langage. Faire acte de langage, prendre la parole, susciter celle des autres puisque dans bien des cas, je suis bien souvent privilégiée. Là se trouvent peut-être, oui, les clefs de mon engagement politique.

   Au début de mon doctorat, je suis allée un jour de septembre au pot de la rentrée du département de mon institution. J’en suis venue à discuter avec un nouveau professeur de mon projet de thèse et de mes travaux sur les revues et la prose des féministes. « Quels sont les courants de la pensée féministe des années 1970 au Québec? Je les connais mal » me lance-t-il. Il était intéressé, j’étais enthousiaste (d’aucuns diront que je le suis toujours). Je commence à lui parler des matérialistes, des socialistes puis des radicales et éventuellement des radicales lesbiennes, puis des lesbiennes politiques. Je débutais, j’étais fébrile et je parlais avec mes mains comme je fais toujours quand je suis emportée. En me regardant avec un drôle d’air, un peu mi-rieur mi-méchant je dirais, il me dit : « Je vois tout de suite à quel courant vous appartenez ».

    Je pense qu’il m’aurait traitée de conne que ça ne m’aurait pas fait plus de peine. J’ai baissé les yeux, fait semblant de rire un peu. J’ai déposé mon verre et je suis partie. Ce professeur ne savait pas qu’il venait de toucher une corde sensible au point où je m’étais demandé si ce n’était pas un peu over de travailler sur des textes féministes en tant que lesbienne. Si mon orientation sexuelle ne venait pas miner la crédibilité de jeune jeune jeune chercheuse que j’étais alors. Il savait que j’étais intimidée, il savait que j’étais contente parce que je pensais qu’il s’intéressait à mes travaux. Il savait aussi que j’étais lesbienne. Et j’ai senti qu’il avait profité de tout cela pour se moquer de moi.

   Mais que cela veut-il dire en regard de mon parcours? Comment cela l’a-t-il déterminé? À bien y penser, je réalise que, finalement, je n’avais jamais compris vraiment le sens réel que prenait dans ma vie l’expression radicale « le privé est politique » jusqu’à mes études doctorales, jusqu’à mon mariage, jusqu’au printemps 2012, jusqu’au colloque « Sexe, amour et pouvoir. Il était une fois à l’université », jusqu’à ce soir.

   Ma chambre à moi est publique; ainsi, je tente de faire en sorte que tant qu’à y être, elle soit aussi dans la rue pour défendre et faire la promotion des valeurs que je porte. Je suis en colère et je suis confiante. Je suis militante, je suis chercheuse, je suis féministe. Le hasard a fait aussi en sorte que je suis aussi lesbienne. Le hasard? Peut-être.