Marie-Christine Lemieux-Couture - Si la «situation» actuelle vous écrase, créez-en une qui la bouscule

Marie-Christine Lemieux-Couture – Si la «situation» actuelle vous écrase, créez-en une qui la bouscule

« Situation ». Apparemment, le mot est neutre. On envisage davantage de parler de « désobéissance civile », « d’actions directes », de « justice sociale » — que d’autres qualifieront de « boycott antidémocratique », de « violente révolte », « d’intimidation » —, lorsqu’il s’agit de décrire la situation actuelle. « Crise sociale » est beaucoup plus spectaculaire et sensationnaliste que « situation » (bien trop drabe pour faire la une du Journal de Montréal).

Pourtant, à mes yeux, « situation » est un terme radical. En ce sens qu’il se situe au cœur même du courant de pensée qui a inspiré les événements de mai 68 : l’International Situationniste.

C’est en 1957 que sera publié Rapport sur la construction des situations et sur les conditions de l’organisation et de l’action de la tendance situationniste internationale. Texte rédigé par Guy Debord, il servira de manifeste pour unifier l’Internationale lettriste, le mouvement international pour un Bauhaus imaginatif et le comité psychogéographique de Londres, afin de créer une plate-forme collective révolutionnaire dont l’action était à cheval entre l’art, la politique et la réalité quotidienne.

Entre l’anarchie et le communisme de conseil, les situationnistes revendiquent l’annihilation de toutes formes de représentations, le rejet du pouvoir étatique et capitaliste ainsi que le démantèlement de ses symboles, le dépassement de « l’art » (du moins dans sa forme bourgeoise qu’est l’industrie culturelle), la libération de l’individu cloisonné dans une vie dépossédée par les rapports marchands et les structures aliénantes du travail, la suppression du spectacle comme médiation totalitaire du lien social et colonisation des temps libres. Les situationnistes prônent l’autogestion généralisée sur des bases égalitaires et la démocratie directe. Ils considèrent qu’« il faut entreprendre maintenant un travail collectif organisé, tendant à un emploi unitaire de tous les moyens de bouleversement de la vie quotidienne. » Par conséquent, pour les situationnistes, la révolution est d’abord une révolution de la vie quotidienne qui s’exerce par la création de situations visant à l’affranchissement des mécanismes de production automatisée de la réalité et de ses structures aliénantes qui mènent à la raison opératoire ainsi qu’à la destruction de l’imaginaire.

Bien qu’en 1962 il y ait eu une scission entre les artistes et les révolutionnaires de l’Internationale Situationniste — entre autres parce que le « dépassement de l’art » qu’ils recherchaient au départ était désormais entendu comme sa mise à mort plutôt que d’être compris comme sa dialectique négative —, ce mouvement avait mis à l’avant-plan les processus de la création artistique dans ses modes d’actions directes sur le quotidien. « Notre idée centrale est celle de la construction de situations, c’est-à-dire la construction concrète d’ambiances momentanées de la vie, et leur transformation en une qualité passionnelle supérieure. » Ainsi, il ne s’agissait pas tant de chercher à créer de l’art, mais plutôt de chercher à créer de la réalité à travers des « situations construites » par la mise en œuvre de processus artistiques en rappelant qu’«une action révolutionnaire dans la culture ne saurait avoir pour but de traduire ou d’expliquer la vie, mais de l’élargir. Il faut faire reculer partout le malheur. »

C’est la créativité dont ont témoigné les militantes et les militants de la situation de résistance actuelle au Québec qui m’amène à revenir sur le situationnisme d’avant 1962, soit précédemment à l’exclusion des artistes du mouvement révolutionnaire, car il y a sans doute quelques rapprochements à faire sur le mode d’actions directes employé dans les deux cas. L’avantage de retourner au texte fondateur de l’Internationale Situationniste est aussi de me permettre de faire le lien entre ma pratique artistique et ma pratique de la résistance, deux aspects fondamentalement liés à l’intérieur de moi, car s’il y a une seule chose que je sais à propos de ce que j’écris, c’est bien que : j’écris contre. Contre cette réalité complètement objectivée qu’on nous vend rationnellement comme indépassable, alors qu’elle n’est qu’une illusion au service du pouvoir qui ne sert qu’à la dans lesquelles l’être humain n’est plus que du capital, de la marchandise. Je suis allergique à la servitude à laquelle on voudrait nous réduire dans des mécanismes commerciaux qui vont jusqu’à commander nos comportements les plus banals et quotidiens. J’écris pour tuer cette réalité saturée qui enlise l’individu dans l’émiettement du rêve et du désir.

Dès le moment où le gouvernement libéral et ses ressasseurs médiatiques de propagandes de bas étage se sont mis à parler de boycott au lieu de grève; à qualifier de juste part leur principe d’utilisateur-payeur; de majorité silencieuse la masse informe sans opinion assiégée par les sondages, les médias et l’apathie politique; de démocratie leur mépris de la volonté populaire exprimée dans la rue pour la recadrer dans l’espace restreint d’une case cochée au quatre ans et de laquelle il n’ont même pas obtenu le quart des voix de la population; dès lors, bref, où les structures du pouvoir se sont attaquées au langage, j’ai compris que le mouvement étudiant serait un mouvement social. Toute attaque au langage est une attaque au lien social. Le spectacle politique d’un certain « paternalisme de langage » — dites ceci au lieu de cela — vise l’expropriation de la communicabilité entre citoyennes et citoyens, la réification et l’aliénation de ce qui les unit, afin de rompre, dans ses fondements même, la possibilité du dialogue. Dans Rapport sur la construction des situations et sur les conditions de l’organisation et de l’action de la tendance situationniste internationale, les situationnistes déclarent que : « [L’installation de la nullité] laisse le choix entre deux possibilités qui ont été abondamment illustrées : la dissimulation du néant au moyen d’un vocabulaire approprié; ou son affirmation désinvolte », dont « l’aboutissement est la décomposition idéologique ». Ainsi, les moyens d’expression et d’action sur la vie quotidienne sont instrumentalisés par le spectacle. (Spectacle qu’on pourrait brièvement décrire comme « la marchandise à un tel degré d’accumulation qu’elle devient image » selon les mots de Debord dans La Société du spectacle.)

J’affirme donc que la première bataille qu’il faut livrer aujourd’hui et sans relâche est une réappropriation du langage.

 Les deux principaux modes d’interventions directes proposées par le Rapport sur la construction des situations et sur les conditions de l’organisation et de l’action de la tendance situationniste internationale sont le détournement (ou jeu situationniste) et la dérive. Le détournement est un retournement du spectacle contre lui-même. Ainsi pourrait-on rapprocher la création de « mêmes » au détournement. Il s’agit d’utiliser des débris du spectacle, soit des images largement médiatisées, issues des arts visuels, du cinéma, des médias ou de la télévision, pour les faire signifier autrement et d’en déconstruire la représentation populiste. Il en va de même pour les manifestations nues qui vont jouer sur les limites de l’illégalité, pas juste pour montrer l’absurdité de la loi, mais pour créer une situation de signification différente qui provoque des comportements altérés. Plusieurs exemples de détournements pourraient être ici évoqués pour rapprocher les pratiques de la résistance actuelle à un certain héritage situationniste. Quant à la dérive, c’est « la pratique d’un dépaysement passionnel par le changement hâtif d’ambiance, en même temps qu’un moyen d’étude de la psychogéographie et de la psychologie situationniste ». On peu penser ici à toutes les créations de décors temporaires rouges qui ont émergé du mouvement étudiant, aux interventions dans les lieux du quotidien comme la ligne rouge dans le métro, ou même, aux criquets déversés dans un pavillon de l’Université de Montréal. Dans tous les cas, on ne peut parler « d’attaque » au quotidien, car il s’agit en fait de le libérer, de donner un moment au spectateur pour qu’il puisse se resituer par rapport à l’événement qu’est sa vie.

Nous aurions avantage, surtout les artistes, à mieux connaître le mouvement situationniste, d’autant plus qu’il constitue en lui-même une réflexion incontournable sur la pratique de l’art fondé sur la critique des conditions existantes générées par le spectacle et de leur dépassement volontaire. Il déplace l’action culturelle vers l’action révolutionnaire pour mettre la pensée artistique en mouvement. Et nous rappelle que notre tâche immédiate consiste à « opposer, en toute occasion, aux reflets du mode de vie capitaliste d’autres modes de vie désirables; détruire, par tous les moyens hyperpolitiques, l’idée bourgeoise du bonheur ».

Pour terminer cette intervention, j’aimerais présenter un extrait de Hurlement en faveur de Sade, film de Guy Debord, réalisé en 1952. Bien qu’à la dissolution de l’Internationale Situationniste Debord ait lui-même affirmé qu’il « n’y a pas d’art situationniste » — ce qui est à la fois une négation de l’art (stratifié, bourgeois) et son affirmation comme action révolutionnaire —, Hurlements en faveur de Sade se situe tout à fait dans le mouvement d’un « cinéma situationniste » comme création de situations de bouleversement de la vie quotidienne visant, par sa structure, la déstabilisation du rôle passif du spectateur face au cinéma. En effet, pour quelques minutes de bande sonore sur un écran blanc en guise d’introduction, le film s’étire sur soixante minutes d’écran noir sans bande sonore. L’inconfort du silence sans image à l’écran provoque l’effritement des comportements de soumission acquis face au spectacle assaillant de la société de l’image et crée l’espace d’une situation nouvelle. Pour voir le film, donc : http://youtu.be/oZBKgYgc7mw