Marie Parent - Excusez-moi de vous déranger : confessions d’une étudiante docile ou Le complexe de Chrysothémis

Marie Parent – Excusez-moi de vous déranger : confessions d’une étudiante docile ou Le complexe de Chrysothémis

« Agir n’est pas un choix mais une fureur. » – Victor-Lévy Beaulieu

 À deux ou trois reprises dans des manifestations, j’ai pu lire sur des pancartes ce slogan : « Excusez-nous de vous déranger, on essaie juste de changer le monde. » Dans le même esprit, une photographie publiée sur le blogue « Les pancartes de la GGI », administré par Benoît Melançon, montre une banderole affichant ces mots : « Désolé pour le bruit, mais on a des enfants ». Ces deux slogans m’ont fait sourire parce qu’ils font écho, je l’avoue, à un malaise mêlé de culpabilité que j’ai dû apprendre à surmonter tout au long de cette grève. C’est donc plus un témoignage qu’une analyse que je vais livrer ici, en vous partageant les hauts et les bas de mon apprentissage de la dissidence.

 Je peux affirmer ce soir que je ne suis plus docile depuis 115 jours. Mais l’envie de rechuter est forte. La dissidence ne m’est pas naturelle. Je suis une bonne élève, je respecte scrupuleusement les consignes, les règles, les lois. Et même si le développement de l’esprit critique est inscrit au plan de cours à l’université, même si on y fourbit ses armes pour lutter contre les discours du pouvoir, ce n’est pas entre ses murs qu’on apprend concrètement à se lever et à dire non, à sortir dehors, crier, bloquer le passage aux automobilistes, réveiller les bébés, écoeurer le bon monde. Je dirais même qu’à force d’être sur les bancs d’école, le corps se raidit, devient frileux. On enfile la prudence comme une p’tite laine, le vêtement le plus confortable de l’intellectuel.

 « On essaie juste de changer le monde », dit le slogan, déjà je hausse les sourcils. Tout au long de la grève, je n’ai pu cesser de me demander ce que j’en attendais. Je n’en attendais pas grand-chose. Pour moi, il s’agissait surtout de prendre position, prendre position comme ça, sans conséquence. Le 14 février, j’ai écrit à mon directeur de recherche pour lui expliquer ma position sur la grève : « Jean Charest dit à la population que les étudiants sérieux et intelligents sont d’accord avec la hausse, que ceux qui chialent, ce sont les hippies, les paresseux, les marxistes-léninistes. Il n’est pas question que les gens pensent que la hausse est normale, que les étudiants ‘ordinaires’ trouvent la hausse normale. » Je croyais que nous, quelques centaines d’étudiants ordinaires, signalerions notre désaccord de manière bien inoffensive, pendant quelques semaines, juste pour dire qu’on s’est montré la face, qu’on a fait notre show. Je dois avouer que je suis entrée en grève avec un sourire en coin. J’ai toujours été méfiante face au discours militant, à sa rigidité, à son manque d’autodérision – on ne niaise pas avec les luttes sociales. On ne peut pas être militant au deuxième degré. J’affichais ce détachement ironique qui, paraît-il, est caractéristique de ma génération, je traînais partout ma petite moue sceptique comme un accessoire trendy. Je ne criais pas de slogan – sauf une fois, dans une manif où je me suis retrouvée toute seule parmi un groupe d’étudiants en droit qui criaient « les juristes en câlisse », parce que ça m’apparaissait suffisamment décalé pour être drôle. J’allais manifester, mais je n’allais certainement pas me mettre à espérer que quelque chose change, que les gens comprennent ce que nous faisions. Je n’allais certainement pas espérer quoi que ce soit et risquer d’en souffrir.

 « Excusez-moi de vous déranger » : vous avez raison, on ne changera absolument rien. Ça ne vaut pas la peine de mettre la ville sens dessus dessous, ça ne vaut pas la peine de vous lever de votre divan. Nous, les étudiants, mettons en scène notre indignation pour quelques instants, regardez bien, ce sera cute, ce sera créatif, quand ce sera fini vous pourrez applaudir et rentrer tranquillement chez vous.

 Je relisais la semaine dernière la pièce Cabaret neiges noires, dont le prologue, écrit par Dominique Champagne, décrit précisément l’intention qui me semblait présider à cette grève :

Donc ce spectacle-là n’aucun sens

Je veux pas dire qu’on a pas cherché

Depuis des mois à y donner un sens

À ce spectacle-là

Je veux pas dire que c’est volontaire

Si ce que vous allez voir est insignifiant

Allez surtout pas croire

Qu’on a la conscience tranquille

De faire ce qu’on fait là on sait très bien

Que l’artiste a une responsabilité

Envers la société dans laquelle il vit

Mais on sait qu’on a failli à notre tâche

Et nous préférons vous en aviser

 

La scène est à Montréal

Et ce que nous allons jouer ce soir

Chacun est libre d’en penser ce qu’il veut

Ou – ce qui serait plus normal

Dans l’état actuel des choses –

De rien penser du tout

 

(Après tout on est dans un pays libre

Puisque la scène est à Montréal

Libre de dire et de penser n’importe quoi

Parce que de toute façon

Personne veut rien savoir

Mais ça c’est un autre problème

Pis on rentrera pas là-dedans)

 

Ami public

La scène est à Montréal dans un cul-de-sac

Et si nous savons notre devoir d’artiste

De vous en faire sortir de ce cul-de-sac

Ou à tout le moins bien humblement

De tenter de faire jaillir une parcelle

D’étincelle au bout du tunnel

Eh bien malgré toute notre bonne volonté

Nous ne savons pas comment

 

La scène est à Montréal

C’est le début de l’hiver

Et s’il est vrai que c’est dans la nuit

La plus noire que les étoiles

Nous apparaissent le mieux

Ce soir il neige de la neige noire

Dans le ciel de Montréal

Avec une légère odeur de pourri

Qui plane au-dessus de nos têtes

Le bar est là

Bonne soirée quand même

 Il me semble que quelque chose a changé depuis la fin de l’hiver 2012 à Montréal. Je me suis mise à crier des slogans, j’ai commencé à mal dormir. Il se peut même que je me sois mise à espérer quelque chose. Vers la fin du mois de mars, on a commencé à entendre au téléjournal : j’appuyais les étudiants jusqu’à ce qu’ils bloquent la rue où je travaille, le pont, le métro, la tour de la Bourse, j’appuyais les étudiants jusqu’à ce qu’ils me dérangent, jusqu’à ce qu’ils forcent l’entrée du politique dans mon quotidien fermé à double tour, alors que j’arrivais très bien à m’en passer. Je les trouvais créatifs les étudiants, mais là, ils exagèrent.

 « Excusez-nous de vous déranger » : excusez-nous de monopoliser le téléjournal de 22 heures. Il ne faudrait surtout pas que la rage, l’angoisse débordent de la case horaire des tribunes téléphoniques, il ne faudrait surtout pas s’indigner autrement que seul devant sa télévision, il ne faudrait pas en devenir insomniaques. Les vertus réconfortantes du lait chaud sont limitées en contexte de crise.

 Quand on dit que les étudiants prennent les travailleurs, les Montréalais, le Québec au complet en otage, faut-il comprendre que c’est parce qu’il n’est plus possible de ne rien en penser du tout, de cette grève? Pris en otage de la pensée et de son exigence. Coincé dans un duel politique, il faut choisir son camp. Dans ce pays libre, on est libre de n’avoir aucune opinion, on est libre de ne pas s’intéresser aux affaires sociales, même qu’on est plus parlables, quand on n’en pense rien, des décisions du gouvernement. C’est tellement plus convivial, une soirée sans accrochage, sans débat, on joue-tu aux cartes? Ça dort tellement mieux après.

 Je comprends ça, en fait. On m’a enseigné que c’était pas beau, la chicane. Ça fait mal de renoncer à son confort intellectuel et affectif. C’est difficile, de prendre un conflit en pleine tronche, de l’amortir avec son corps et sa tête, de le sentir, de le laisser nous traverser. J’ai le réflexe de me retirer, de battre en retraite, de me faire accroire que je peux résister en catimini dans mon salon, dans le silence. Sans déranger.

 Comme Chrysothémis à sa sœur Électre, je me convie à la prudence :

 « Dans la tempête, j’aime mieux plier les voiles, et ne pas poursuivre un ennemi que je ne puis atteindre. […] si je veux conserver ma liberté, je dois obéir à ceux qui ont la puissance. […] Ta vie serait douce si tu savais écouter la raison. [Je veux t’apprendre] à céder à la puissance. […] crains que ton imprudence ne cause ta perte. »

 Et plus loin, Chrysothémis en rajoute : « Ne vois-tu pas la faiblesse de ton sexe et la supériorité de tes ennemis? […] Rappelle ta raison, et que ta faiblesse t’apprenne enfin à céder à la puissance. »

 Pourquoi hurler, gémir tous les soirs, entretenir la grogne des souverains et de leurs sujets? Pourquoi, demande le chœur à Électre, « appeler de tes vœux la souffrance »?

Depuis 115 jours, j’apprends à résister à la voix de Chrysothémis, que l’on entend si clairement à travers la rumeur sociale. J’apprends une forme de courage que je n’avais jamais eu à tester auparavant. Le courage de prendre les choses au sérieux, juste pour voir de quoi le monde aura l’air.

 Qu’est-ce que j’attends de cette grève? Certainement pas quelques dollars en moins sur ma facture. J’attends que l’on redonne droit de cité à la colère, qu’on lui ouvre nos têtes et nos corps, pour en tirer toute l’énergie à laquelle nous avons renoncé depuis trop longtemps. Qu’on fasse durer cette colère, qu’on ne l’abandonne pas dans la rue, avec les pancartes et les cuillers de bois cassées, pauvre résidu d’une frénésie passagère.

 Je me répète les paroles intransigeantes d’Henry Miller dans Le cauchemar climatisé, je recueille toute la fureur et le dégoût qu’a fait naître en lui son périple à travers les États-Unis, et c’est cette colère qui me tient : « Bref, ce sont les aveugles qui guident les aveugles. Et c’est ainsi que l’avenir, qui nous talonne, se trouve avorté, bousculé, étouffé, mutilé, anéanti parfois et que se crée l’illusion d’un univers einsteinien ni chair ni poisson, un monde de courbes infinies qui mènent au tombeau, ou à l’asile de vieillards ou de fous, ou au camp de concentration, ou dans les tièdes replis du parti démocrate-républicain. C’est ainsi que des fous se dressent pour restaurer l’ordre et la légalité à coups de hache. Quand des millions de vies humaines ont été sacrifiées, quand nous sommes enfin parvenus à les assommer, nous respirons un peu plus à l’aise dans nos cabanons capitonnés. Dans ces conditions, c’est un repos bien sûr, que d’écouter Mozart […]. Si vous avez les moyens de consacrer dix ou vingt-cinq dollars par jour à payer une âme compréhensive pour écouter vos doléances, on peut alors vous réadapter au rythme insensé de la vie que nous vivons et cela vous épargnera l’humiliation de devenir un adepte de la Science Chrétienne. Vous pouvez, à votre choix, faire ravaler votre moi ou vous le faire arracher, comme un oignon ou une verrue. Vous pourrez alors savourer Mozart davantage encore, et aussi les roucoulements de Tetrazzini ou les berceuses de Bing Crosby. À condition de ne pas la prendre trop au sérieux, la musique est un merveilleux calmant. »

 « Puisque devenir conscient, c’est très dangereux, nous dit Miller. Cela veut dire que vous souffrirez davantage encore. »