Marjolaine Deneault et Camille Toffoli - Quatre mains et deux ty-raps

Marjolaine Deneault et Camille Toffoli – Quatre mains et deux ty-raps

Quiconque sort manifester de temps en temps finit par remarquer la rhétorique un peu vieillotte des groupes anti-capitalistes, ainsi que leur forte propension à récupérer le lexique des mouvements socialistes du siècle dernier, notamment l’expression « camarade », qu’on peut lire et entendre un peu partout. « Camarade » est un terme épicène, en théorie, mais la pratique permet d’interroger cette neutralité. Du moins, nos quelques années de militantisme nous laissent fortement douter de son caractère inclusif. Pour quiconque n’en connaît pas l’usage, le terme peut effrayer : qui sont réellement ces « camarades » auxquels nous devons une solidarité sans borne? À quelle communauté implicite fait-on référence en utilisant, presque abusivement, ce terme?

Sans doute est-ce un peu en réaction à la vacuité de cette expression galvaudée, évoquant ces images sévères de poings levés rouge et noir, que nous avons décidé de réfléchir ensemble à la question de l’amitié, une question dont on ne discute pratiquement jamais dans les contextes de lutte, et dont on considère trop rarement la dimension politique. Pourtant, le militantisme fut pour nous le tournant d’une amitié qui a survécu aux échecs que les mouvements de luttes auxquels nous participions ont dû essuyer. Si nous rentrons souvent chez nous déçues, abattues par la tournure des événements, cette relation, elle, n’est jamais ébranlée dans le détour du quotidien. Car elle nous aura permis de développer quelque chose qui excède toute forme de revendication, mais qui pourtant est, en soi, politique : un espace où tous les questionnements sont légitimes, où les « mondes possibles » existent sans tout le poids des « camarades » et de l’historicité qu’ils transportent.

Nous nous sommes rencontrées un peu malgré nous, le 27 juin 2010, dans un centre de détention temporaire aménagé afin d’accueillir des centaines d’arrêté.e.s à la suite des manifestations entourant le sommet du G20 à Toronto. Ce jour-là, en nous entassant dans des cages grillagées, la police a rendu possible, certainement sans le vouloir, notre première expérience de non-mixité politique. Cette expérience a donné lieu à une solidarité qui pour une fois, n’était pas uniquement faite de mots, mais de rencontres, de gestes rassurants entre des femmes militantes qui, pour la plupart, ne s’étaient jamais rencontrées auparavant. Nous provenions de divers horizons, mais nous recevions la rage de chacune, les mains solidement liées par des ty-raps de plastique.

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J’aimerais me souvenir de cet événement selon ce qu’il représente sur le plan idéologique : un épisode de violence et de répression politique. J’aimerais parler rationnellement de cette expérience comme d’une profonde injustice, mais quand je me remémore ces heures interminables, je revois surtout la vingtaine de femmes qui m’ont acclamée — et sans ironie, acclamée sincèrement, avec enthousiasme — lors de mon entrée dans la cellule. Je n’ai pas trop saisi, sur le coup, ce qu’il y avait à applaudir, mais avec le recul, je comprends que célébrer notre réunion nous permettait de résister à l’isolement qu’on tentait de nous faire subir. Je revois aussi ces filles qui ont poussé la solidarité jusqu’à, sans jugement, sans même un regard de travers, s’aider à monter et descendre leurs pantalons pour aller aux toilettes, parce qu’avec des menottes, c’était plutôt compliqué.

Les différences d’âge et de situations sociales ne valaient plus guère. Je me souviens de cette adolescente d’à peine 15 ans, qui rayonnante de courage, m’a doucement dit de ne pas m’en faire. De cette femme qui aurait pu être ma grand-mère et pour qui j’ai réclamé de l’aide médicale par des cris et des coups sur notre cage de métal. Je me souviens des jeux que nous avons rapidement inventé pour que nos rires résonnent de part et d’autre du centre de détention. Du cercle de chant auquel une jeune femme autochtone nous a conviées pour sublimer notre peur. Je me souviens de l’union de ces voix qui m’ont permis de demeurer lucide alors que des colosses tentaient de me faire craquer derrière des portes closes. Les conseils de chacune m’ont fait réaliser que je ne pouvais pas être accusée de « complot contre l’État » ou d’être une cheffe du Black Block parce qu’on avait trouvé une trousse de premiers soins dans mon sac à dos. Toutes ces femmes rencontrées dans ces cages et recroisées plus tard dans la rue ont contribué à me former comme militante alors qu’à cette époque, je pouvais compter ma participation à des manifestations sur les doigts d’une seule main.

Dans la vie, j’ai l’habitude d’être en colère, mais pendant mon séjour à Toronto, j’ai pleuré bien plus que j’ai protesté, trop angoissée par le fait de ne pas savoir ce qui allait m’arriver, et chaque fois, j’ai senti des bras inconnus se resserrer autour de moi. En général, j’essaie d’être un peu nuancée (pas trop, quand même), j’essaie de croire que tout n’est pas noir ou blanc, mais pendant ces trois jours, les quelques policiers qui ont accepté de nous aider en nous apportant des couvertures, ou en nous laissant passer des appels sur leurs téléphones personnels étaient, sans exception, des femmes. Et par leur regard désolé, j’ai pu comprendre qu’elles étaient, d’une certaine manière, contraintes elles aussi.

« [O]n devient femme quand on fait de la prison. », écrit Nicole Brossard dans La Nef des sorcières. Dans le contexte de la pièce, le sens de cette phrase est ambigu, et les interprétations proposées sont multiples. Or, le 27 juin 2010, au centre de détention temporaire de Toronto, cette citation prenait toute sa signification au sens propre, car dans les cellules pour femmes se sont créées des solidarités inespérées. Si la puissance d’un mouvement de lutte se mesure généralement à sa capacité à ébranler le pouvoir et au dynamisme de ses membres, notre force commune aura alors essentiellement résidé dans notre capacité à assumer collectivement notre impuissance et à respecter nos fragilités individuelles.

Dans un texte où elle se penche sur le concept de « sororité », bell hooks affirme que « les femmes n’ont pas besoin d’éradiquer leurs différences pour se sentir solidaires les unes aux autres ». Il semble que justement, ce jour-là, la solidarité a primé sur l’unité, et c’est grâce à cela que, malgré la répression que nous subissions, nous avons gagné quelque chose de précieux : une force fut injectée en chacune de nous alors que cet espace carcéral avait été mis en place pour imposer tout le contraire.

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De retour dans les rues, lors de manifestations ponctuelles et plus particulièrement lors de la grève de 2012, cette force nous a animées à nouveau en croisant quelques-unes de ces femmes avec qui nous avions vécu cette solidarité. Pour notre part, nous nous étions revues à l’université, mais c’est lors de la première semaine de grève que nous nous sommes retrouvées ensemble, pour faire les fameuses levées de cours. On nous avait envoyées seules, toutes les deux, sous prétexte de notre « expérience », dans un de ces « lointains » pavillons externes pour nous assurer que les cours n’avaient pas lieu. Ce jour-là, nous n’avons pourtant pas eu à affronter une classe pleine d’étudiantes et d’étudiants à qui nous aurions dû, encore, rappeler le mandat de grève. À la place, nous avons rencontré le regard vide d’un professeur pour qui la lutte était intérieure plutôt que dans la rue, malgré le soutien qu’il semblait vouloir apporter à notre mouvement.

Nous nous sommes senties interpellées par la détresse de ce professeur qui semblait être prisonnier de quelque chose de beaucoup plus fort que lui, quelque chose qu’il semblait combattre difficilement. Ce bref moment d’intimité vécu dans une salle de classe subjuguée par le vide nous a menées, sur le chemin du retour, directement sur la voie de la confidence. Alors que nous avions jusqu’alors échangé des généralités comme nous le faisons, par habitude, avec n’importe quel « camarade » de lutte, nous nous sommes plutôt ouvertes aux affects qu’avait provoqués cette rencontre. La grève n’en était peut-être qu’à son commencement, mais notre échange ce jour-là nous a fait réaliser qu’un mouvement est constitué d’une multiplicité d’individus, tous vulnérables à leur manière, dont il faut absolument tenir compte.

Peu importe notre ethos de militante, il est devenu impératif, dès lors, de se retrouver pour partager la peur, la colère et la joie lors des moments incarnant les tournants de la grève. Cette amitié fut pour nous la création d’un espace de discussion, un lieu de sororité, où nos subjectivités avaient autant de place que nos revendications, où nos peurs, nos joies et nos colères, bien articulées ou non, avaient toute la liberté de s’exprimer.

Martine Delvaux a dédicacé Les filles en série aux grévistes féministes de 2012 parce qu’elles étaient, selon elle, parvenues à lutter autrement, à se singulariser au sein des masses de manifestant.e.s qui défilaient chaque jour dans les rues. Peut-être qu’une part de cette singularité résidait, justement, dans leur refus de s’effacer dans la neutralité du terme « camarade ». Car s’abandonner à l’homogénéité du mouvement aurait impliqué d’accepter un sexisme ordinaire qui existe même dans les groupes de grévistes, d’abdiquer devant les oppressions quotidiennes dont on ne se libère pas aussi facilement qu’on lève un cours. Les femmes de la grève ont résisté à ces tendances en formant des réseaux d’amitié, des groupes fondés sur une confiance mutuelle. Elles ont ainsi créé des espaces de discussion, elles ont travaillé à diversifier les moyens d’action et ont offert une alternative au mode d’emploi universel du « parfait » militant. Mais avant tout, ces réseaux ont offert des lieux sécuritaires qui nous ont permis de croire au commun plutôt qu’à la masse.

Vers la fin de la grève, alors que l’épuisement et le sentiment de l’échec se faisaient de plus en plus sentir autour de nous, chaque manifestation, action, groupe de réflexion ou projet devenait le lieu d’une urgence, comme s’il nous fallait tout investir pour assurer la poursuite du mouvement. Il était de plus en plus facile de s’oublier totalement pour s’abandonner au collectif qui semblait uniquement faire sens alors que la grève tirait à sa fin. Les réseaux d’amitié constitués lors de la grève ont conséquemment pris une importance significative : tout n’était pas terminé, tout n’était pas qu’une terrible débâcle.

Après la grève, notre amitié a perduré sur les bancs d’école : les manifs de soirs se sont transformées en soirées d’étude, et alors que nous avions l’habitude d’unir nos voix pour déranger, nous nous sommes aidées et encouragées mutuellement à faire ce qu’il faut : les choix et le travail nécessaires pour réussir au sein de l’institution universitaire. La révolte que nous portons dans la rue et l’assiduité dont nous témoignons en classe peuvent peut-être paraître contradictoires, mais elles ne sont pas irréconciliables. Car il semble que cette même complicité que nous avons développée dans la lutte soit celle qui nous permet de croire en nous-mêmes, de continuer à avancer dans un milieu, qui comme les événements des derniers mois nous l’ont rappelé, est encore un champ de bataille pour les femmes.

Lorsqu’on participe à une action directe ou une manifestation qui risque de mal tourner (quoiqu’il est devenu difficile de prévoir, par les temps qui courent…), l’habitude veut que nous y allions accompagnées d’une ou deux personnes de qui nous nous engageons à ne pas nous séparer, quoi qu’il arrive. Or, il semble que cette tactique représente beaucoup plus qu’une simple mesure de sécurité, car elle institue également une forme de résistance invisible dont on sous-estime la portée. Il y a quelque chose d’éminemment révolutionnaire dans ces mains qui se resserrent fermement pour ne plus se lâcher lorsque l’escouade anti-émeute tente de disperser un groupe de militant.e.s en semant la panique.

Implicitement, par ce geste simple, nous choisissons d’être arrêtées ensemble plutôt que de s’enfuir chacune de notre côté; nous choisissons la solidarité à l’option la plus logique, la plus efficace, qui voudrait que nous courions le plus vite possible (parce que dieu sait que courir main dans la main, ce n’est pas toujours ce qu’il y a de plus rapide…) Or, j’aime croire que ces formes de micro-solidarité que nous parvenons à établir dans la rue, nous pouvons les reproduire à travers notre parcours académique et ainsi résister, ne serait-ce que momentanément, à la culture de compétition et du « chacun pour soi » que favorise l’université. Sans doute est-ce d’ailleurs également un peu en réaction à ce milieu qui valorise toujours la parole individuelle que nous avons décidé aujourd’hui de croiser nos réflexions en écrivant ce texte à quatre mains.

Car si nous sommes plutôt cyniques, si en lisant les nouvelles on se dit souvent « fuck toute », nous croyons à la possibilité de perpétuer collectivement une « culture de l’amitié » qui privilégierait la multiplication d’espaces de partages autant intellectuels qu’affectifs; une culture qui valoriserait l’existence d’« entre-nous » égalitaires dont la simple création serait, en soi, aussi révolutionnaire que le plus radical des appels au « nous ».