Martin Jalbert - L'Occident est indéfendable (d'après les photomontages de Martha Rosler)

Martin Jalbert – L’Occident est indéfendable (d’après les photomontages de Martha Rosler)

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Je remercie les organisateurs et organisatrices de « Mots et images de la résistance » (Rachel, Émile, Pascale, Jean-François et Michel) pour cette invitation et salue en cette initiative le lieu exceptionnel qu’il représente à mes yeux pour une parole publique singulière, parole moins conceptuelle qu’exploratrice, subjective, voire introspective. C’est pourquoi j’ai voulu partir d’images et de mots me permettant d’explorer la part de fantasmes, de désirs et d’angoisses qui se joue dans les manières dominantes d’envisager le rapport à l’autre et qui trop souvent bloque la possibilité d’un rapport à l’autre qui soit véritablement décolonial et la possibilité d’un accueil radicalement hospitalier et d’une politique de démocratisation des frontières.
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Les images que j’ai retenues ne portent pas sur les migrations à proprement parler. Elles ont été forgées par l’artiste américaine Martha Rosler et sont tirées de ses séries de montages photographiques intitulées Bringing the War Home, réalisés entre 1967 et 1972 et entre 2004 et 2008. Ces images relèvent d’une logique onirique, fidèles en ce sens à la tradition dadaïste et surréaliste des collages réunissant des éléments hétérogènes et éloignés.

Les rêves que Rosler nous fait faire relèvent du cauchemar. Ceci m’intéresse pour notre réflexion, comme je disais, car la question de l’accueil de l’autre gagne à examiner ce qui s’y joue de la réalité psychique de l’être humain : l’autre avec lequel on doit d’abord et avant tout composer réside en nous qui se manifeste notamment par les rêves. « Le moi n’est pas seul en la demeure », pour reprendre une formule célèbre qui aurait pu être le titre de ces œuvres. Cornelius Castoriadis nous permet d’aller plus loin. Il proposait jadis, dans sa réflexion sur le racisme, d’envisager la haine de l’autre comme l’« autre face d’une haine de soi inconsciente » : la haine de l’autre procède de « déplacements psychiques moyennant lesquels le sujet peut garder l’affect en changeant l’objet », écrivait-il. « C’est pourquoi il ne veut surtout pas se retrouver dans l’objet » dans lequel il devrait pourtant se retrouver.

En quoi l’œuvre de Rosler peut-elle bien nous aider à voir clair dans ce transfert de haine de soi vers l’autre ? Et en quoi peut-elle nous aider à le dépasser ? Je propose de lire ces photomontages comme des illustrations d’une imagination cauchemardesque de l’Occident en ce qui a trait à l’altérité. Cette imagination n’est pas la seule évidemment et sans doute pas non plus la plus importante comparée à cette autre figure qu’est l’apôtre agressif d’un islam dangereux portant un foulard ou une barbe que les hipsters lui ont piquée.

«Bringing the War Home»: l’intrusion de la détresse

Des œuvres comme « Balloons » ou « Tron » ou « Roadside Ambush » peuvent être vues comme la cristallisation d’une altérité inadmissible, indistinctement interne et externe, double d’une des altérités que les politiques migratoires en vigueur et tout le système asilaire ne veulent pas admettre, qu’ils maintiennent à distance, au plus loin possible : celle d’une trop grande détresse humaine, d’une trop douloureuse misère du monde en besoin surgissant dans le calme de nos intérieurs paisibles et bien entretenus qui procurent au moi un sentiment de soi comme maître des lieux. La détresse d’un être angoissé tenant dans ses bras un enfant grièvement blessé, sur le point de mourir ou déjà mort, doubles de tous les Allan Kurdi et Abdullah Kurdi sur les chemins difficiles de la migration, est peut-être le visage de cette possible détresse qui sommeille en moi, celle du parent que je suis, brutalement délogé, sans repères, sans toit, totalement désemparé, ne sachant où donner de la tête, désormais incapable de prendre soin et de protéger l’enfant chéri dont j’ai la charge et auquel je devrais survivre. Détresse de la situation d’extrême vulnérabilité où ce qui est censé protéger n’est plus là pour protéger — le parent, la maison, la société autour, le ciel ne sont plus là pour protéger contre la violence du monde (la guerre ici, au Vietnam et en Irak).

Martha Rosler, 29. Bringing the War Back Home series, 1969–72: Balloons

Martha Rosler, 29. Bringing the War Back Home series, 1969–72: Balloons

Ce que fait ce Vietnamien qui semble avoir franchi le seuil de la demeure sans sonner ni s’annoncer, et qui semble monter à l’étage où nous nous trouvons, c’est apporter l’enfant mort, la souffrance et son insupportable désarroi. Nous avons ainsi une figure d’intrusion inséparable d’une demande désemparée d’aide à laquelle nous ne savons comment répondre, devenant ainsi nous-mêmes désemparé. Il en est de même pour la Vietnamienne amputée ou l’enfant terrorisé s’abritant sous de pauvres vêtements.

Ce qui peut susciter un sentiment de haine, c’est ce que représente cette insupportable souffrance aux yeux du maître des lieux ou de la maîtresse des lieux : une souffrance exigeant quelque chose de nous, procurant donc un sentiment de soi dysphorique puisqu’opposé au sentiment de maîtrise, de contrôle et de souveraineté que lui procurait jusqu’alors l’aménagement contrôlé des lieux.

C’est le sentiment de sa propre détresse dans l’impuissance qui vient de ne pas savoir quoi faire avec la misère du monde et la détresse humaine. (Peut-être le mot haine vous semble-t-il fort pour parler de la difficulté à accueillir un affect anxiogène trop grand pour nous. Il se peut que ce soit le cas. Mais j’aimerais bien tirer profit de ce mésusage possible du mot haine qui a l’avantage de montrer une forme pas forcément agressive de la haine, car je pense que les formes d’altérisation les plus sournoises ne sont pas les formes agressives, les plus aisément repérables, mais les formes les plus froides, celles qui se logent dans des discours intellectuels ou des formalisations législatives, dans des projets de loi ou de charte.)

La haine et les murailles de plastique

Si l’indésirable suscite un sentiment de haine, c’est que le moi se met en tête que cette intrusion représente un danger pour lui. Un danger réel ? Voilà la question. Mais l’angoisse, qui a ses réponses catastrophistes toutes faites, occulte les questions qui pourraient venir si on l’analysait : si la détresse m’envahit, si je la laisse entrer, vais-je survivre psychiquement, vais-je me déstructurer, me désintégrer ? Si j’accueille la misère du monde, ne vais-je perdre le contrôle et voir tout mon monde si bien aménagé se défaire, se misèredumondialiser ?

Pour que l’existence et la venue de l’autre me mettent en danger, écrit Castoriadis, il faut « qu’au plus profond de la forteresse égocentrée une voix répète, doucement mais inlassablement : nos murailles sont en plastique, notre acropole en papier mâché » (p. 42). On trouvera sans difficulté des équivalents locaux de ces métaphores dans toutes les images des frontières poreuses, trouées, du Canada-passoire, qui sont l’envers des métaphores de l’immigration liquide, les « flux » d’immigrants et d’immigrantes, les « vagues » d’immigration et que dire de la métaphore, forgée jadis par un célèbre conseiller municipal, du « robinet ouvert de l’immigration ». C’est d’ailleurs là (l’image du débordement, de l’inondation) une autre des imaginations cauchemardesques de l’Occident.

Cette voix qui répète que les murailles sont en plastique etc., vient avec une autre voix qui vient rassurer un peu le moi égocentré angoissé. Elle dit à peu près ceci : « ça suffit ! On ne se fera pas avoir ! On ne se laissera pas intimider par leurs appels à notre sensibilité. C’est fini le bar open, pis le robinet ouvert de l’immigration ! etc. » Cette seconde voix est écoutée cette fois non pas comme la voix de l’angoisse, mais au contraire comme la voix à travers laquelle le moi égocentré peut recouvrer un bon sentiment de lui-même, un sentiment de maîtrise, de contrôle, de pouvoir. Le moi égocentré retrouve dans cette voix la consistance de la souveraineté. Mais une souveraineté un tantinet viriliste, paternaliste, voire misogyne, qui appelle au redressement, à la force, à la poigne, à la fermeté, aux décisions « courageuses » ; elle appelle à « mettre ses culottes » ; tout le contraire de la mollesse, associée à la femme ou à homosexuel, au fait de « materner », tout le contraire aussi au fait de se faire fourrer.

Notons au passage que ce courage viril auquel appelle cette voix implique « une subversion complète du concept de courage, qui ne désigne plus la capacité à affronter le danger ou la difficulté, mais exactement le contraire : la capacité, pour le dominant (c’est-à-dire celui pour qui tout est facile) d’assumer son privilège et/ou d’écraser plus faible que soi (c’est-à-dire d’exercer la violence sans courir aucun risque), et de le faire sans problèmes de conscience » (Pierre Tevanian).

Ces deux voix – l’une qui dit la fragilité de nos intérieurs menacés par l’altérité et l’autre qui appelle à la fermeté et à la fermeture – sont les premiers ingrédients avec lesquels on érige des murs, psychiques, symboliques ou matériels — les digues, les mécanismes de défense, les portes, les frontières et tout ce qui fait faire des profits au complexe industriel sécuritaro-frontalier. (Notons au passage que si les murs ont pour fonction évidente de nous protéger contre les débordements affectifs et humains, contre notre propre détresse ou l’angoisse à l’idée de la venue possible de l’indigence humaine, ils ont aussi une autre fonction : c’est précisément… d’entretenir l’angoisse et le sentiment d’insécurité. Si je me sens insécure, ce n’est pas malgré les murs qui ne sont jamais infaillibles, ce n’est pas malgré les dispositifs de contrôle et de sécurité. C’est parce que ces dispositifs sécuritaires existent justement. Ce sont ces dispositifs qui nous rendent insécures.)

Faire de la place, réaménager la maison

Tous ces murs complètent bien la difficulté, répandue dans nos sociétés humaines, à accueillir les détresses et les fragilités que suscite la vie sur terre en général. Bien sûr, les médias et les bulletins de nouvelles ne parlent pas seulement de l’art d’aménager son intérieur, de cuisine et de bon vin (ils en parlent quand même pas mal), du gracious living, le vivre gras, même si cette semaine Ricardo vous propose de volumineuses assiettes sans excès de calories ! Ce sont les mêmes médias qui ont fourni à Martha Rosler les images de guerre qu’elle a découpées et superposées dans d’autres images tirées du magazine Life. Mais de par la structure discontinue des médiations dominantes sur le monde, on passe vite à autre chose, à la tonalité badine, à la pause publicitaire, à la météo et à « Yves dans la circulation » qui nous dira que « c’est pas facile ». Remarquez, ce n’est pas nouveau. Brecht : 

Je sais bien :

on n’aime que les gens heureux.

Leur voix nous plaît.

Leur visage est beau.

L’arbre étiolé de la cour

dénonce l’aridité du sol, mais

les passants le traitent d’estropié

à juste titre. 

On passe vite devant la détresse, suggère le poème de Brecht, plutôt que d’analyser ses causes structurelles (l’aridité du sol cause de la mauvaise santé de l’arbre). La détresse exige une analyse en profondeur. Elle exige aussi quelque chose d’à la fois simple et difficile : c’est de lui faire la place dont elle a besoin pour se vivre et aller au bout d’elle-même.

J’ai un jour craint l’éventualité d’une crise d’épilepsie à l’intérieur d’une de mes classes (autre image d’intrusion indésirée) jusqu’à ce qu’on m’apprenne que la chose à faire, l’accueil approprié fait à la crise, c’est de pousser les tables et les chaises pour éviter les blessures. Voilà qui est riche en enseignement. Vais-je disparaître, me dissoudre, me désintégrer, m’effondrer ? Non. Une chose est sûre, c’est que la quiétude, elle, sera bouleversée. Mais ce bouleversement ne sera ni total ni infini et pour y faire face, il n’y pas besoin de se comporter en mâle alpha qui met ses culottes pour empêcher tout de suite le surgissement du drame redouté comme une catastrophe.

Mais les œuvres de Martha Rosler font quelque chose de plus que de pousser les tables et d’accueillir chez soi ce que l’Occident cherche à garder le plus loin possible. Ou plutôt : cet accueil a des conséquences fondamentales : il vient avec une analyse critique susceptible d’exiger un véritable réaménagement de la maison.

La rationalité critique de ces photomontages, soulignée par le titre de la série (Bringing the war home) qui reprend le slogan du collectif antiraciste et anti-impérialiste Weather Underground, met en accusation les États-Unis, voire tout l’Occident, en rétablissant la connexion passée sous silence par les grands médias : connexion entre ce qu’on appelle la « société de l’abondance », le capitalisme qui nous fournit de quoi remplir nos vies, fondé sur le fantasme de la croissance et de la prospérité illimitées, et l’impérialisme par lequel les puissances occidentales, ici les États-Unis, protègent leurs intérêts géostratégiques et économiques en gardant le contrôle de régions du monde, en Asie du Sud-Est ou au Moyen-Orient en l’occurrence, qui leur fournissent les ressources naturelles au cœur de la production capitaliste (pétrole, blé, riz, caoutchouc, étain, etc.).

Les tableaux de Martha Rosler rappellent que les produits avec lesquels nous sommes invité-e-s à meubler nos vies viennent avec les bombardements de populations vietnamiennes ou irakiennes. Leur puissance réside dans la réunion picturale des deux faces de l’Amérique (voire de l’Occident) que résume l’expression anglaise (que je n’arrive pas à traduire) war-profit society.

Réexamen critique

Faisons une chose analogue pour notre question : la figure du migrant-e en être désemparé peut-elle également déboucher sur un réexamen critique des rapports sociaux et institutionnels qui donnent des formes spécifiques à nos manières d’accueillir l’autre ? Je crois que oui dans la mesure où elle permet de réévaluer les manières dominantes de penser et vivre le rapport à l’autre, dont celles-ci : 1) le missionnariat néocolonial occidental, 2) la réification utilitariste de l’immigration, 3) enfin, l’enfermement des migrant-e-s dans les zones internes et externes d’infra-droits par les dispositifs répressifs étatico-administratifs.

  1. Ce que j’entends par missionnariat néocolonial occidental, c’est l’idée que l’Occident se conçoit comme le dépositaire de valeurs et de ce fait d’une mission civilisatrice au moyen de laquelle il dit apporter ces valeurs au reste du monde, alors qu’on sait que les interventions des puissances occidentales ailleurs dans le monde ne consistent pas à améliorer le sort des peuples, mais à étendre des zones d’influence et de contrôle stratégique sur des régions du monde. Le missionnariat prend deux formes complémentaires : d’une part, la guerre contre le terrorisme islamiste sur les fronts lointains ; d’autre part, à l’intérieur de nos sociétés, la guerre contre la radicalisation et contre l’oppression des femmes. Politique intérieure et politique étrangère se confondant dorénavant dans un esprit de croisade qui n’est pas sans rappeler la guerre de la croix contre le croissant. Mais cette croisade morale sert à occulter la responsabilité des puissances occidentales dans ce qu’on appelle la misère du monde non occidental et qu’incarnent justement, chez Rosler, ces personnes atteintes par les violences de l’impérialisme des États où nous nous trouvons, la guerre comprise, mais aussi tout le soutien à des régimes autoritaires et de droite.
  2. la réification néolibérale des migrant-e-s est visible dans la manière dominante de concevoir le salariat migrant comme satisfaisant les besoins et les désirs du patronat local en terme de main-d’œuvre, de rapports salariaux avantageux et de rendement, dans un monde du travail marqué par la précarisation du salariat. Les migrant-e-s deviennent une simple ressource, une marchandise coupée de son humanité et au service d’une autre partie de l’humanité.
  3. enfin, l’enfermement de migrant-e-s par nos États dans les zones d’infra-droits. À l’interne, ce sont les discriminations fondées sur le statut migratoire, qu’on pense par exemple à l’exclusion des écoles ou des soins de santé pour les sans-papiers ou aux travailleurs et travailleuses temporaires dépourvus des droits dont jouissent les travailleurs et travailleuses nationaux. Mais les zones d’infra-droit se trouvent aussi à l’étranger : les êtres humains de l’horizon y sont rejetés ou maintenus 1. par le système de sélection qui pénalise les personnes tentées de migrer mais bloquées en raison de moyens financiers et des qualifications jugées insuffisantes ; 2. par les obstacles mis non seulement dans l’accès au statut de réfugié-e-s, mais également dans l’accès à la seule demande d’asile au moyen de procédures administratives qui permettent de rejeter plus rapidement les demandes ; 3. par les mesures violentes d’arrestation, de détention et de déportation de l’humanité jetable ; 4. enfin, par toutes les politiques d’externalisation des frontières qui délèguent à des instances extérieures, souvent privées, le contrôle, c’est-à-dire la répression des migrations non officielles.

Dans les tous les cas, nous avons des dominations structurelles susceptibles de se prolonger dans nos manières ordinaires de voir, de penser et de percevoir l’autre et d’établir un rapport avec lui ou elle.

Décoloniser notre rapport à l’autre impliquera donc 1. me reconnaître comme autre chose qu’un souverain ou un être viril en situation de contrôle dans son milieu ; 2. consentir à juste écarter les chaises et les tables, donc à faire de la place comme façon humaine d’accueillir ; 3. rompre avec l’approche coloniale de l’autre à qui nous allons inculquer les bonnes valeurs et les bonnes manières de faire, de manifester ses croyances, de se vêtir et de se dévêtir ; 4. rompre avec l’approche utilitariste de l’autre comme devant répondre à nos besoins ; 5 de refuser que des êtres parmi nous aient moins de droits et de libertés que d’autres ; 6. de tirer de tout cela les conséquences en terme d’action, de lutte. De telles ruptures seraient susceptibles d’opérer une véritable révolution et d’accompagner l’établissement d’un rapport égalitaire à l’autre et d’ainsi créer les conditions d’existence d’un monde plus juste, plus libre, plus égalitaire, un monde de la coexistence et de la solidarité décolonialisées.