Martine-Emmanuelle Lapointe - Lettre à mes étudiants. Autour d'une idée d'Hubert Aquin.

Martine-Emmanuelle Lapointe – Lettre à mes étudiants. Autour d’une idée d’Hubert Aquin.

Chers M et J, vous m’avez tous deux écrit – dans des contextes fort différents et sans vous consulter – pour me demander pourquoi je m’acharnais à défaire certains récits accompagnant les grands textes de la Révolution tranquille, pourquoi je refusais de les enfermer dans une vulgate nationaliste et triomphaliste, de les célébrer inlassablement, pourquoi, en revanche, je continuais à les relire, à les enseigner, à les aimer. Pourquoi Blais, Ducharme, Aquin ? Pourquoi ces spectres-là, me demandiez-vous ? J, je vous cite, « de quoi vous sentiez-vous responsable face à ces textes, […] : responsable de ce qui n’avait pas été lu chez eux, ou laissé pour compte, comme subside qui ne trouvait pas à être réinvesti dans une mémoire toujours d’abord nationale ? »

C’est toujours un peu étrange de se sentir ainsi découverte, prise au piège de ses propres obsessions. Et sans chercher à vous offrir une réponse réfléchie, nuancée, je vous dirai spontanément que je me sens responsable de la polysémie de ces textes, de leur liberté, de leur caractère inassignable. Il m’importe de lire et de relire, de tenter aussi de sortir des réflexes de lecture qui nous empiègent, qui menacent constamment de se transformer en credos, et de nier par là même le travail de l’interprétation, de l’analyse, de la réflexion.

 Quels sont les liens entre cette expérience singulière et votre combat contre la hausse des frais de scolarité ? Ils sont nombreux.

 Je ne saurais dire à quel point je souffre en écoutant la radio, en lisant les journaux, en subissant la rhétorique pitoyable des représentants du gouvernement Charest et de l’administration universitaire. Comment peut-on oublier à ce point le travail de la lecture, de la juste interprétation, de l’analyse, de la réflexion ? Comment peut-on être aussi paresseux, démagogique, « embarqué dans son jumbo-bateau garanti tout confort jusqu’à la prochaine nouvelle vague », pour citer L’hiver de force de Ducharme. Comment peut-on infliger une telle humiliation à un groupe de jeunes citoyens engagés ?

Comment est-il possible qu’une ministre de l’éducation ose affirmer, en public qui plus est, « on n’est pas devant une notion de grève encadrée par des lois comme dans le domaine du travail, c’est plutôt un mouvement de boycottage » ? Ou encore : « est-ce que vous avez entendu un élément de souplesse, est-ce que quelqu’un a mis de l’eau dans son vin du côté étudiant ? Non ». De quel droit un premier ministre, au seuil d’une élection, peut-il lancer, alors qu’il mène campagne publicitaire au Brésil, « que le Québec venait de faire “un gros débat dans le domaine de la construction, on ne veut pas ça pour ailleurs” », faisant ainsi mine de ne pas voir qu’il n’y a eu aucun débat sur la construction, et que les véritables débats sont ailleurs, sous ses yeux, dans la rue, tous les jours. C’est qu’il fait bon croire en l’absolue vanité de la jeunesse, en son idéalisme naïf, à ses révoltes adolescentes. Cette grève étudiante – pardon, ce boycott – ça ne serait qu’un jeu, une « récréation » pour de jeunes effrontés qu’il s’agit de mater à coups d’injonctions et de rappels à l’ordre.

 Quelle langue ces représentants du pouvoir parlent-ils ? Quelle langue corrompue, artificielle, abusive, dépourvue d’ancrage et de vérité ? Quelle langue de plomb, de rentabilité, de performance parlent-ils ? Comment osent-ils vous parler ainsi ?

 Parce qu’ils ne savent pas à qui ils s’adressent visiblement. Pire, parce qu’il vous ont pris pour d’autres, ont voulu vous faire jouer un rôle que vous avez choisi sciemment de refuser. Quel rôle ? Celui de l’étudiant rangé, qui ne parle qu’en son nom propre, qui croit que les bons cours sont structurés et utiles, que les bons profs leur transmettent des savoirs permettant d’étudier pour travailler, comme le propose le recteur Guy Breton. Cet étudiant se soucie plus de ses futurs investissements financiers que de l’avenir de sa société. Cet étudiant arrive à l’heure à ses cours, souscrit aux mots d’ordre de la société contemporaine – consumérisme, clientélisme, performance –, sait que son tour viendra, qu’il aura un gros salaire parce qu’il aura fait de grosses études. Et donc, c’est bien logique, qu’il consentira à payer sa « juste part » avant, pendant et après ses études.

Permettez-moi de le dire une fois pour toutes, de le crier s’il le faut : cet étudiant, Mme Beauchamp, M. Charest, cet étudiant au portrait-robot si rassurant, à la conduite si exemplaire, cet étudiant n’existe pas… Ou enfin très peu. Cet étudiant est une fiction. Et nous, professeurs d’université, en sommes fort aises. Car s’il existait, cet étudiant nous demanderait de lui offrir un enseignement servile et pâlot, commode et pratique, un enseignement qui nous ennuierait au plus haut point, qui ferait de nous aussi de petits robots bien gentils.

Vous avez su, chers étudiants grévistes, chers étudiants imprévisibles, fougueux, avides de connaître, ouverts et passionnés, rompre avec les figures imposées. Vous avez refusé le rôle que vous offrait le gouvernement. Vous avez scrapé votre casting. Et je vous en remercie. Surtout, vous avez su lire entre les lignes, réfléchir aux enjeux d’un contrat aussi indécent que frauduleux. Vous avez relevé les truismes – « juste part », « condamnation unilatérale de la violence » et compagnie –, renoué avec la première personne du pluriel, le nous, si souvent mis à mal dans les médias contemporains. Plutôt que de perdre une session, vous gagnez liberté d’interprétation, expérience collective, nouveau récit générationnel. Vous avez su réécrire votre présent, et par là même corriger l’histoire.

Scraper son casting, refuser son rôle, aller à l’encontre des scénarios écrits d’avance, tout cela nous ramène – et c’était voulu – à la conception aquinienne de la révolution et des rapports de force entre dominés et dominateurs. Vous vous en souvenez peut-être, dans son essai « La fatigue culturelle du Canada français », Aquin précise que « le Canada français détiendrait un rôle, le premier à l’occasion, dans une histoire dont il ne serait jamais l’auteur [1] ». Cette idée est approfondie dans « L’art de la défaite. Considérations stylistiques [2] ». L’auteur y revisite les Rébellions de 1837-38, l’un de ses sujets de prédilection, afin de montrer comment les Patriotes ont fomenté leur propre défaite [3]. Trop étonnés de leur victoire à Saint-Denis, « une réussite révolutionnaire qui frise la perfection » (AD, 139), ils auraient ensuite rompu avec le style de la guérilla [4] pour adopter les règles militaires de leurs ennemis :

 Ils étaient sûrs de mourir glorieusement sous le tir des vrais soldats; voilà qu’ils triomphent et ils ne savent plus quoi faire, surpris par l’invraisemblable, paralysés par une victoire nullement prophétisée; ils sont muets de terreur, car la logique désormais veut qu’ils continuent la guerre. […] La troupe victorieuse de Saint-Denis n’a pas profité de sa victoire par qu’elle préparait […] sa défaite et son anéantissement. […] Puis c’est la bataille de Saint-Charles : les vainqueurs de Saint-Denis, déphasés, se conforment secrètement aux canons inavouables de la guerre lasse. […] En bons colonisés, les Patriotes jouent à l’intérieur des lignes blanches et se comportent avec une politesse de désespérés, en parfaits gentlemen. (AD, 135-136)

Or cette analyse stylistique des Rébellions de 1837-38 est d’une importance capitale dans la pensée d’Hubert Aquin dans la mesure où elle illustre – véritable exemplum – ses théories sur la révolution développées en d’autres lieux. Car la révolution consiste, selon Aquin, à « sortir du dialogue dominé-dominateur [5] », à adopter des règles autres, à surprendre son adversaire en parlant un langage qui lui serait parfaitement étranger. N’est-ce pas ce que vous avez fait en refusant le rôle de l’étudiant modèle formaté par les conseillers en communication de Line Beauchamp ? Vous avez adopté une rhétorique qui, aujourd’hui, peut être qualifiée de subversive. Vos actions pacifiques, vos réflexions, vos analyses en sont la preuve. Vous ne parlez pas la langue de l’intimidation, de la peur, des arguments économiques. Bien au contraire. 

Que retenir de tout cela ? Certainement pas que vous êtes condamnés à la défaite ou à vivre inlassablement avec les spectres des Patriotes, mais plutôt qu’il importe de penser et de dire ce monde-ci à contretemps, avec une sorte de distance volontairement entretenue qui redonne à la parole et à la langue leur souveraineté. Il faut refuser la pollution rhétorique, les formules toutes faites, les poncifs, les plates évidences, les sophismes. Il ne faut plus lire Richard Martineau et Denise Bombardier !

Catherine Mavrikakis, dans ses essais comme dans son roman Ça va aller, a bien montré comment l’œuvre aquinienne témoignait in absentia d’un autre devenir – devenir potentiel, s’entend – de l’histoire québécoise. Selon elle, Aquin « s’inscrit déjà dans une pensée d’une possibilité d’une fin de l’histoire moderne, de répétition qui annule le déploiement du temps et dont le minoritaire serait porteur [6] ». Comparable aux dérapages, aux improvisations et aux explosions mis en scène dans les textes aquiniens, ce détraquage temporel aurait pour effet de ralentir la marche moderne vers le progrès, d’en « paralyser l’évolution [7] ».

Soyez minoritaires, enfin au sens aquinien du terme, surtout n’hésitez pas…

[1] Hubert Aquin, « La fatigue culturelle du Canada français », dans Mélanges littéraires II, op. cit., p. 96.

[2] Hubert Aquin, « L’art de la défaite », dans Mélanges littéraires II, op. cit., p. 131-144. Les références à cet essai seront désormais données dans le corps du texte à l’aide du sigle AD, suivi immédiatement du numéro de la page.

[3] « Fomenter sa propre défaite », c’est aussi ce qui se produit dans Prochain épisode alors qu’étonné par sa première victoire contre H. de Heutz, le narrateur relâche son attention et se laisse distraire ensuite par le jeu de son ennemi. Plus tard, lorsqu’il attend H. de Heutz dans le château, il considérera avoir commis une erreur : « J’ai perdu le fil de mon histoire, et me voici rendu au milieu d’un chapitre que je ne sais plus comment finir. » (, 136). Encore une fois, ce sont ses compétences narratives qui lui ont fait défaut.

[4] À ce propos, Aquin écrit : « j’ai appris […] que des paysans espagnols, moins instruits et moins bien armés que les Patriotes, ont fait reculer la Grande Armée de Napoléon, en pratiquant une petite guerre que l’on appelle depuis la guérilla » (p. 132).

[5] Hubert Aquin, « Profession : écrivain », dans Point de fuite, op. cit., p. 53.

[6] Catherine Mavrikakis, « “Qu’on en finisse donc…” : l’inscription du posthume, de la survivance et du prénatal modernes », dans Ginette Michaud et Élisabeth Nardout-Lafarge (dir.), Constructions de la modernité au Québec, Outremont, Lanctôt, 2004, p. 312.

[7] Ibid., p. 313.