Michel Lacroix - Contre la hausse et les faux destins : sociologie critique et contre-don

Michel Lacroix – Contre la hausse et les faux destins : sociologie critique et contre-don

J’ai choisi, pour donner une direction à mes remarques, de glisser d’une constellation de mots à une autre, en tournant, d’une certaine manière, autour d’un axe central, qui serait celui du capital. Capital au sens marxiste, puis bourdieusien, mais aussi comme adjectif : qu’est-ce qui est capital, dans cette grève, dans l’université, l’éducation, etc.

Je vais partir d’un argument, répété ad nauseam, par le gouvernement et certains chroniqueurs, pour justifier la hausse des frais de scolarité. Prenons-le, dans sa formulation économico-populiste, sous la plume d’Alain Dubuc : « le gel des frais est une mesure régressive, qui force les gagne-petit à financer les études d’une clientèle universitaire plus favorisée qu’eux [1] », écrivait-il, dans un texte où il lançait un subtil distinguo entre négociation et écoute.

Dans cette optique, il faut augmenter les frais de scolarité, puisque l’université est un facteur d’inégalité sociale! Il ne faut pas faire payer par l’ensemble de la société, dont les moins bien nantis, ce qui serait un investissement individuel accompli par de futurs nantis. Cet argument me sidère et me révolte (d’où, pour lutter contre lui, la nécessité de trouver des armes, dans ma bibliothèque).

D’aucuns rétorqueraient que, précisément, puisque les diplômés universitaires tendent à être plus riches que la moyenne, il faut veiller à combattre, par tous les moyens, tous les obstacles qui rendent moins probable l’accès à l’université des filles et fils de « gagne-petits ».

Je glisse, en passant, sur l’idée de renvoyer Dubuc à l’histoire de son propre journal, c’est-à-dire aux chroniques sur la condition ouvrière publiées par Jules Herbronner, sous le pseudonyme de Jean-Babptiste Gagnepetit, entre 1884 et 1894 (la seule perspective qu’il y ait, de nos jours, une chronique « ouvrière », dans La Presse, fait sourire, ce qui pourrait nous amener à repenser le grand récit du triomphal saut vers la modernité et le progressisme), je passe, donc, pour aller vers un penseur dont l’œuvre a été en grande partie consacrée au rôle de l’école dans la consolidation et la naturalisation des inégalités sociales, Pierre Bourdieu.

On pourrait citer des pages entières de Héritiers, de La Reproduction ou de La Distinction, mais cela serait rapidement indigeste, précisément parce que Bourdieu a adopté, stylistiquement, la stratégie des chardons ou des châtaignes pour éviter d’être trop facilement avalé, assimilé. Je vais me limiter à quelques morceaux choisis, autour des notions d’inégalité, de domination, d’aliénation, et d’essentialisme.

L’inégalité, en premier lieu, inégalité, en l’occurrence, dans les parcours scolaires, dans la possibilité même d’aller à l’université, d’entrevoir la possibilité d’aller à l’université (voire de connaître ce qu’est une université) : « L’expérience de l’avenir scolaire ne peut être la même pour un fils de cadre supérieur, qui ayant plus d’une chance sur deux d’aller en faculté, rencontre nécessairement autour de lui, et même dans sa famille, les études supérieures comme un destin banal et quotidien, et pour le fils d’ouvrier, qui ayant moins de deux chances sur cent d’y accéder, ne connaît les études et les étudiants que par personnes et milieux interposés », Les Héritiers [2], p. 12 (précision : ces données ont été publiées en 1964, mais les études récentes montrent encore que, malgré la démocratisation, l’inégalité demeure).

Cet extrait permet une première réponse à Dubuc et consorts : l’inégalité capitale, en ce qui a trait à l’université, n’est pas tant celle qu’elle entraîne APRÈS (dont par exemple, la découverte étonnante que les titulaires de doctorat en médecin, de bacc en droit ou en études littéraires, ont en général de meilleurs salaires que ceux n’ayant pas plus qu’un diplôme d’études secondaires), mais qu’elle est produite AVANT, dès l’apprentissage du langage, les études primaires, et que cette inégalité diminue les chances d’aller à l’université. L’injustice, sur ce plan précis, tient moins à ce que les ex-universitaires tendent à être dominants, dans la société (imaginer l’inverse n’est pas nécessairement réjouissant : du type : le gouvernement qu’on aurait eu, si Mario Dumont avait été élu, en 2007), que le fait que les dominants dominent aussi, quantitativement et culturellement, à l’université.

Un second bloc bourdieusien, pour souligner cette fois-ci la dérive « essentialiste » des parcours scolaires :

« Les classes populaires reprennent à leur compte l’essentialisme des hautes classes et vivent leur désavantage comme destin personnel. », Hér, 10

« Les étudiants sont d’autant plus vulnérables à l’essentialisme qu’adolescents et apprentis, ils sont toujours à la recherche de ce qu’ils sont », Hér, 107.

Ce qui est en jeu, ici, c’est l’expérience de l’avenir, la construction d’une identité, d’un destin, de désirs « raisonnables », à partir des échecs ou réussites passées, les siennes comme celles de l’entourage, et donc des échecs ou réussites probables, en fonction aussi de la langue et de la culture transmises par la famille, de leur « valeur » relative à l’école.

En un mot, le résultat de l’inégalité, devant l’école, est la transformation de cette inégalité en destin, en « essence », en nature : « je » ne suis pas bon, « je » suis un bon élève, ceci est mon être.

De sorte qu’un des enjeux, de l’éducation, est de lutter contre cette « essentialisation », et contre la reproduction des inégalités, par toutes sortes de mécanismes plus ou moins conscients. Ainsi, pour tout professeur, et tout particulièrement, pour tout prof de littérature, il y a une tendance paradoxale, à accorder une forte valeur scolaire à ce qui n’est pas « scolaire » (les introductions, par exemple) : « L’École accorde paradoxalement le plus grand prix à l’art de prendre ses distances par rapport aux valeurs et disciplines scolaires », Hér., 80.

« Le professeur de lettres n’est en droit d’attendre la virtuosité verbale et rhétorique qui lui apparaît, non sans raison, comme associée au contenu même de la culture qu’il transmet, qu’à la condition qu’il tienne cette vertu pour ce qu’elle est, c’est-à-dire une aptitude susceptible d’être acquise par l’exercice et qu’il s’impose de fournir à tous les moyens de l’acquérir », Hér. 110.

Bref : il faut éviter de donner un A+ aux parents, par enfant interposé, récompenser ce dernier pour des connaissances, une culture, un langage acquis dès la plus tendre enfance (quel beau rapprochement entre Aquin et Schoenberg!).

Enfin : les enjeux vont bien au-delà de l’École, car, il y va de la capacité à se saisir soi-même, à s’extirper d’une subjectivité « naturelle », inconsciente, à posséder les habiletés, linguistiques, culturelles, pour se dire soi-même.

« La disposition à exprimer verbalement les sentiments et les jugements [donc : d’être pleinement citoyen, mais aussi, dans des relations intersubjectives mieux maîtrisées], qui s’accroît lorsqu’on s’élève dans la hiérarchie sociale, n’est qu’une dimension de la disposition, de plus en plus exigée, à mesure qu’on s’élève dans la hiérarchie scolaire et dans la hiérarchie des professions, à manifester, dans la pratique même, l’aptitude à prendre ses distances à l’égard de sa propre pratique et de la règle régissant cette pratique », La Reproduction [3], p. 147.

Certes, l’école, l’université, n’est pas « la » seule et unique clé contre l’aliénation, contre la méconnaissance de soi, mais, un lieu, collectivement construit, de la liberté à l’encontre de la nécessité, de l’évidence, du « destin » subi, de la violence symbolique, etc.. C’est une telle éducation, qui permet de ne pas accepter les mesures « inévitables » ou l’impossibilité de l’action, qui permet de ne pas agréer à l’argument d’un mystérieux politicien, relayé par Martineau, quant à l’état des choses au Québec : « on est dans’ marde », pour reprendre sa concise expression. On ne peut rien faire, par conséquent, jugeaient-ils (le politicien et son confident), et ce rien se concrétise dans une hausse des frais de scolarité. Se défaire de l’aliénation, de la soumission à la nécessité, c’est pouvoir leur dire : non!

Ici, bien plus que dans la « richesse collective » du point de vue de l’économie des savoirs, réside, à mon sens, le rôle de l’éducation supérieur, et des cours de philosophie, de littérature, d’art, etc. C’est ce qui est, à proprement parler, capital dans le débat, ou plutôt : ce qui devrait l’être.

Deuxième forme du « capital », deuxième constellation de notions, que j’aimerais soulever : celle de la dette. Pour résumer mon propos, annoncer la teneur de ce qui suit, je dirais : il est indispensable, souverainement nécessaire, que les étudiants s’endettent, et de plus en plus, et les professeurs avec eux, et que tel est un des objectifs de cette réunion, mais en opposant les dettes intellectuelles aux dettes financières, en s’attaquant à l’économie de la dette basée sur le marché avec les armes du don et du contre-don.

Premier axiome : l’endettement étudiant, l’endettement concret, monétaire, auprès des institutions de crédit, n’est pas une mesure temporaire permettant la concrétisation d’un parcours scolaire, puis professionnel, triomphants, n’est pas un mal mineur, mais une des formes par lesquelles le système financier s’infiltre dans le monde universitaire, et tend à y imposer sa loi. Une statistique, citée fort mal à propos ce matin dans La Presse (il faut toujours lire ses ennemis), signalait que l’endettement global dû aux études, aux États-Unis, dépassait désormais l’endettement global des cartes de crédit.

Par-delà les contraintes que cela entraîne, sur le plan économique, par delà la contribution du système d’éducation aux profits des institutions financières, cette dérive menace surtout la maîtrise, par les étudiants, de leur propre avenir.

Ici, je renvoie à l’essai de Maurizio Lazzarato sur La Fabrique de l’homme endetté [4].

On peut en effet étendre, non seulement aux étudiants, mais à la situation globale du Québec, ce qu’il dit du système européen : « L’immense majorité des Européens est triplement dépossédé par l’économie de la dette : dépossédée d’un pouvoir politique déjà faible […], dépossédé d’une part grandissante de la richesse que les luttes passées avaient arrachée à l’accumulation capitaliste; dépossédée surtout de l’avenir, c’est-à-dire du temps, comme décision, comme choix, comme possible. », p. 12.

De ce point de vue, le refus de la hausse, qui est un refus de la dette, s’avère légitime et nécessaire, et constitue une des formes que prend, aujourd’hui, au Québec, la résistance au capitalisme, et plus particulièrement, au capitalisme financier.

À la place : autre dette, autre rapport à l’autre, dans l’enseignement. Pas celui d’une marchandise, qui fait l’objet d’une transaction économique, rapport qui, ultimement, transforme l’étudiant en marchandise sur le marché de l’emploi.

Pour penser cet autre rapport, cette autre forme de dette : de multiples textes, références sont utiles, nécessaires, dont celles de Lacan sur la dette symbolique, dont Anne-Élaine Cliche a fait une présentation lumineuse, dans une conférence de la MAPS [5], mais aussi celles sur le don, de Mauss à Jacques T. Godbout et, ajouterais-je, Geneviève Lafrance.

J’en trouve une expression concrète, pour ma part, dans les lettres d’écrivains, sous la forme de l’admiration et d’une double reconnaissance : celle, initiale, de la lecture, de la découverte d’une œuvre, reçue comme un don, celle, seconde, des commentaires de lecture, de la critique, reçus par l’auteur comme un contre-don (ceci dans certains cas seulement, ai-je besoin de souligner, puisque bien souvent, la critique, l’étude est plutôt perçue, construite, comme : attaque, relation insignifiante, etc.).

Je laisse donc la parole à Jean Dubuffet, qui entame sa correspondance avec Jean Paulhan avec la phrase suivante: « Des oiseaux exquis (des oiseaux magiques) invisibles, dont on croit sentir le frôlement, on s’adonne à les capturer. Pour les montrer. Mais d’abord pour les entendre soi-même chanter. On n’est pas sûr qu’ils chantent, on croit. C’est un métier de fou. On n’est jamais certain de les avoir pris, ces oiseaux, ni seulement qu’ils existent. Si vous venez, que vous les voyez aussi, que vous complimentez le montreur c’est, figurez-vous, d’un très grand prix. C’est fort gentil d’avoir pris cette peine de m’écrire, et de manière si pénétrante, et sympathique [6] ».

Puis, quelques mois plus tard, il récidive, et boucle une longue période sur la valeur, la joie, l’amusement, d’une parole, d’un geste, par un double envoi : envoi d’un tableau, accompagnée d’une envolée cérémonieuse : « De cet ouvrage que je serai, de vous l’offrir, plus content que vous de le recevoir, et qui se place dans un domaine complètement étranger à celui du prix, vous me payerez donc, si vous le voulez bien, non en espèces, mais en nature, par la plus précieuse denrée de ce monde : par de l’amitié. »

Deuxième axiome : ce domaine complètement étranger à celui du prix, c’est celui de l’enseignement, tout autant que celui de l’art.

Parler d’amitié, de don, en littérature, comme en éducation, peut aisément passer pour une lecture idéaliste, même avec la caution initiale d’un Marx.

De plus, c’est fixer un horizon de sens sans doute trop exigeant. Mais voilà : il y a des disciples et des maîtres, il y a des « écoles », des admirations, au sein même de l’école, et cela tient, en partie, de l’amitié et du don. J’irais plus loin : quand, sous des formes épouvantablement lyriques, le narrateur des Nourritures terrestres de Gide, lance « Nathanaël, […], jette mon livre. Émancipe-t-en. Quitte-moi », j’y verrais une possibilité tout aussi riche, tout aussi indispensable à la vie universitaire : celle d’enseigner à contester l’enseignement, y compris notre propre enseignement (chose moins agréable). Penser avec et contre Bourdieu, avec et contre Lazzarato, avec et contre Dubuffet, par exemple, mais, dans tous les cas : contre la hausse.

Une ultime citation, pour finir, sans aucun rapport évident avec ce qui précède, sinon le don, tirée du 4e no de Potlach, la revue de l’Internationale Situationniste : « On ne dira jamais assez aux travailleurs exploités qu’il s’agit de leurs vies irremplaçables où tout pourrait être fait; qu’il s’agit de leurs plus belles années qui passent […] Il ne faut pas demander des ententes possibles, mais des réalités inacceptables […] La lutte sociale ne doit pas être bureaucratique, mais passionnée. »

 

[1] « Négocier? Non. Écouter, oui? », La Presse, 23 mars 2012.
[2] Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, Les Héritiers. Les étudiants et la culture, Paris, Minuit, 1964. Je m’excuse ici de faire de Passeron le Guattari de Bourdieu… en l’ignorant dans les remarques ci-dessus.
[3] Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, La Reproduction. Éléments pour une théorie du système d’enseignement, Paris, Minuit, 1970.
[4] Maurizio Lazzarato, La Fabrique de l’homme endetté. Essai sur la condition néolibérale, Paris, Amsterdam, 2011.
[5] « Ce que nous avons oublié », http://profsaucarre.files.wordpress.com/2012/03/profcarre-cliche11.pdf
[6] Jean Dubuffet et Jean Paulhan, Correspondance 1944-1968, Julien Dieudonné et Marianne Jakobi (éd.), Paris, Gallimard, « Les Cahiers de la NRF », 2003.