Michel Lacroix - Dans la nuit de la colère

Michel Lacroix – Dans la nuit de la colère

Je vous imagine, nombreux, expulsés du sommeil comme la CLASSE a été expulsée des « négociations », comme les manifestants de cette nuit ont été expulsés, à nouveau, de la rue, derniers d’une longue série de militants, de femmes et d’hommes dits « ordinaires », ici et ailleurs, qu’on a cherché à exproprier, déposséder du lieu commun, émietter par la matraque, la novlangue et le tribunal en milliers de petits « je », qu’on a voulu et trop souvent réussi à libéraliser, endetter, délocaliser, privatiser, tous ceux qui ont voulu se désaliéner et désaliéner, avec eux, leur société (opposants compris : n’ont-ils pas honte, parfois, ces « dirigeants », ne serait-ce qu’une brève minute, d’être d’obséquieux valets des intérêts du capital, des marionnettes n’habitant jamais vraiment leurs « propres » discours?), je vous imagine, nombreux, plongés comme moi dans la nuit de la colère.

Je vous devine, revivant, par la mémoire du corps, par le biais des images, l’écho des discours, hantant les médias, sociaux, publics et « impériaux », par le récit, le poème, l’imagination, le choc des grenades et du mépris, la suffocation des gaz et de la mauvaise foi, l’étau de « la loi et l’ordre », délibérément instrumentalisés par l’État, par ceux qui veulent moins d’État, contre ceux qui veulent (entre autres) plus d’État, mais un autre État, un État autre; pas son bras armé, sa légalité procédurière, dressée par des avocats et des juges dont le jupon libéral dépasse souvent, contre des légitimités acquises de haute lutte, contre la désobéissance civile qui devient, à chaque coup de matraque, à chaque performative déclaration de manifestation « illégale », de plus en plus nécessaire, pas un État envisageant les luttes sociales comme les Québécor et Rio-Tinto (mépriser les adversaires, laisser pourrir la situation dans l’espoir de les voir rentrer dans le rang, au « travail », encore plus humiliés et asservis).

Je vous pressens, aux prises avec les multiples teintes de rage, de haine, de violence, machiavéliquement provoqués par une ministre, un gouvernement qui ne pensent qu’à leur réélection (sinon à leur poste futur, tellement plus payant, dans le giron de ces firmes d’avocat, ces entreprises de construction et d’ingénierie, ces holdings financiers, ces compagnies minières, dont les dirigeants n’ont même pas à se déplacer pour les rencontrer : ils n’ont qu’à leur offrir un petit tour de bateau, un petit séjour au chalet, un petit souper d’affaires).

Je vous sais nombreux, dans la nuit de la violence subie, oeuvrant à donner à votre cri, une forme, des mots, comme je tente de le faire.

J’ai cru, aujourd’hui (hier, maintenant), pendant un moment, bien fugace, au cours d’une réunion où il s’agissait de planifier la reprise des cours, qu’il allait y avoir, peut-être, dans deux semaines, un retour en classe, et je tentais à nouveau de voir comment nous allions vivre ensemble cette étape, cette transition. Comment donner, suivre un cours, sans revenir, d’abord, sur ce que cela a pu signifier, pour vous, comme pour moi, que de faire grève au nom du droit à l’université, sur ce que cela a pu produire, comme retour sur l’université, les inégalités, les formes de résistance à la logique économique, dont, au premier chef, celles de la littérature? Comment aborder les multiples liens entre la matière du cours et les enjeux de la grève, en rendant justice à leur complexité, sans réduire celle-ci à ceux-là, sans me contraindre à repousser, dans la périphérie, de nouveaux éléments que je souhaitais aborder avec vous? Mais voilà : ce ne fut qu’un moment, bien fugace. Et voilà que cette rencontre, que j’espérais doublement (pour la reprise du cours et pour cette pressante réflexivité, avec ses échanges), s’est retirée, à nouveau, dans un horizon on ne peut plus incertain, et voilà qu’une fois de plus, cette « ministre de l’Éducation » montre qu’elle est d’abord et avant tout chargée d’affaires, chargée de faire un « job de bras » dans l’université, chargée, par le Premier ministre, mais plus encore par le milieu des affaires, de remettre en question,, une fois pour toutes, les acquis de la Révolution tranquille, les luttes pour la démocratisation scolaire, chargée de faire aboutir, dans ce domaine aussi, la subjectivation néo-libérale (étudier étant ainsi un « investissement » individuel dont les conséquences sociales sont d’abord celles d’un gain de compétitivité sir le plan du marché), quitte à fouler du pied le droit à la liberté de manifester, le droit à la liberté d’association.

Dans ce matin de petite noirceur, qui rappelle hélas le souvenir d’une grande noirceur, je voudrais vous dire, comme Michèle Lalonde, « nous ne sommes pas seuls », vous n’êtes pas seuls : votre colère est ma colère, votre lutte est notre lutte, et celle de tant d’autres, à l’université, au cégep, dans les écoles secondaires, dans les usines, les tours à bureaux, les dépanneurs, Walmart et McDo qui tentent de se syndiquer, les villages vomissant le gaz de schiste, les villes ruinées par les mines censées les enrichir, les forêts dévastées, le Nord livré au plus offrant, luttent, et ont indiqué, dimanche dernier, que tous ces combats, sans se confondre, se rejoignent dans une même lutte, et vous disent, implicitement : oui, ces « soi-disant enjeux sociaux », qui seraient faussement liés à la grève, selon la soi-disant ministre chargée de défendre l’éducation auprès des autres ministres, face aux autres ministres, oui, vous êtes au cœur de cette lutte, vous lui donnez corps et sens.

Dans ce matin de petite noirceur, où les politiciens, et les chroniqueurs, aveuglés par l’idée d’une vitre brisée, obnubilés par l’idée même qu’il y a eu « de la casse », hypnotisés par l’image de « policiers venus à la rescousse de l’ordre, de la propriété privée »  (ah! les chars, les magasins : s’attaquer à cela, c’est d’une violence inimaginable, n’est-ce pas, puisque c’est l’objet même du désir de tant de bons et passifs téléspectateurs!), tenteront de projeter leur lumière sur ce qui s’est passé hier, sur ce qui continue d’advenir, je ne viens pas vous dire : continuez de lutter, puisque je n’ose imaginer que l’un de vous se dise, maintenant, ma foi!, comme elle a de beaux arguments, cette ministre, comme ils savent analyser avec doigté la lutte actuelle, ces Dubuc, Dufour, Gendron, Martineau, comme ils ont raison de dire : « Étudiants, étudiez » (et donc, « Enseignants, enseignez! », mais aussi, et surtout : Manifestants, soumettez-vous aux matraques, injonctions et appels à la « paix sociale »). Non, il s’agit plutôt, de rappeler, à ma manière, ma solidarité, et celle de tant de mes collègues, à l’université comme au collégial, « en grève » ou non, avec vous. Et que, faisant, comme vous, le deuil de ce que pourrait être une session normale, un cours normal, au nom de ce que devrait être une université idéale, je vous préfère en grève, en lutte, dans la rue, dans vos revues, vos tribunaux populaires, vos tweets, etc.