Michel Lacroix - Traversées du pouvoir

Michel Lacroix – Traversées du pouvoir

Mon père a laissé l’école en 6e année, pour travailler sur la ferme de ses parents. Ceci ne l’a pas empêché d’être, à sa manière, un militant impliqué dans les luttes de syndicalisme agricole. Néanmoins, lire n’a jamais pu être un plaisir, encore moins une arme. Sa grande victoire fut sans doute de parvenir à lire les mémoires de son héros, René Lévesque, dont on a oublié, peut-être, comme il a pu postuler, par principe, l’intelligence du citoyen dit « ordinaire ». Une telle idée m’évoque l’œuvre de Rancière, et surgit alors un gouffre, celui que creusent les livres, la littérature, la philosophie, la sociologie, et jusqu’au nom de ces disciplines, entre mon père et moi.

Ma mère, elle, fut une maîtresse d’école, et eut ainsi droit à l’école normale, étudiant  de ce fait jusqu’à l’âge avancé de 16 ans. Je crois, rétrospectivement, qu’elle aurait pu aspirer à des études supérieures, mais que cela était impensable, pour elle comme pour sa famille. Je ne saurais dire qui, de nous deux, a lu plus de livres, tant elle en dévore, de toutes sortes, au gré des suggestions de Québec loisirs. Mais lire est pour elle une activité solitaire, sans discours, qui ne mène pas à la parole. Et je crois qu’une règle morale, inculquée dans les manuels d’économie domestique, l’a cantonnée malgré elle à une relative réticence, quant aux prises de parole, une certaine crainte de l’imposture, ou une modestie censée être bien féminine. Une place pour chaque chose et chaque chose à sa place. Cette maxime, coincée dans une vision petite-bourgeoise de l’ordre social, rend en quelque sorte illégitime le contact entre certains sujets, dont ma mère, et certains discours, associés au savoir.

De mon bureau de prof à la cuisine de mes parents, les discours ne circulent pas aisément. Je ne serai jamais un intellectuel, dans cette cuisine. Je ne saurais dire exactement si je ne peux pas ou si je ne veux pas, mais une chose m’est certaine, je n’utilise plus les mêmes langages. Y a-t-il là-dedans une culpabilité, un peu malsaine, mais tricotée avec de la solidarité, quant à ma culture d’origine, une délicatesse mal placée qui m’empêche de rompre son unité avec le coin d’une culture seconde. Sans doute. Y a-t-il une forme, douce mais larvée, d’anti-intellectualisme, qui transformerait l’irruption des codes universitaires, des grands mots à cent piasses, en geste ridicule et déplacé? Peut-être, mais, en y repensant aujourd’hui, je ne suis plus aussi convaincu de la force des propos de Belleau sur la prégnance de l’anti-intellectualisme au Québec. Certes, il y a eu et il y a toujours, une aisance dans le dénigrement des savoirs critiques, récurrente dans les élites économiques et politiques, de Trudeau aux libéraux et caquistes actuels, sans oublier les créationnistes et huileux de Harper. Cet anti-intellectualisme là est le véritable ennemi de la pensée. Mais, quand, de nos bureaux de profs, nous rangeons sous la même étiquette, des cas issus de la culture populaire, je me demande si nous ne tendons pas à oublier qui nous sommes.

Pris un à un, nous ne sommes pas tous des maîtres dans le maniement des langages, pas même dans ceux n’ayant cours que dans les cercles universitaires. Cependant, dans l’univers des discours, nous sommes des dominants. Et, c’est aussi cela, qui m’empêche de recourir, dans la cuisine de mes parents, à des formes de discours savants. En fait, je ne veux pas me prendre pour un intellectuel, alors. Quitte à réécrire, dans le langage de mes parents, la leçon venue de Foucault et Rancière, rappelée par Jean-François Hamel dans une de nos soirées, je ne veux pas me prendre pour un autre.

 Que le discours savant, que l’université soit, quoi qu’elle en dise, quoi qu’elle en ait, du côté de la domination, je l’ai perçu, intériorisé, très tôt dans mon parcours universitaire,  pressentant, dans les brumes de l’adaptation continue à ce nouvel habitus, que je ne savais pas parler, que je ne savais guère écrire, que l’accent de Sabrevois, mon village natal, devait être abandonné sans retour. J’ai alors éprouvé une vive, une cuisante honte, à l’endroit de la culture familiale. Depuis, la lecture d’Annie Ernaux, m’a permis de comprendre de l’extérieur cette culpabilité, puis de m’en libérer. De même, la lecture de Bourdieu m’a permis de conceptualiser et de recadrer dans l’univers des pratiques, les inégalités dans la culture, et la violence symbolique qui peut en découler, ainsi quand il montre le défi que constitue, pour le sociologue souhaitant enquêter sur les HLM et la misère, de ne pas laisser ses outils sociologiques s’immiscer dans la relation et montrer aux démunis qu’ils sont aussi dépourvus de cela, le langage du savoir, plus savant qu’eux sur leur propre vie.

Comme plusieurs d’entre nous, j’étais dans la rue, samedi dernier. J’y étais, avec mes enfants, et j’ai eu le plaisir de revamper avec eux leurs pancartes du printemps 2012. Une manif, cool! Telle est désormais leur réaction, du haut de leur dix et sept ans. Et grand-maman, est-ce qu’elle a manifesté, à Sabrevois, ont-elles demandé? Non, on ne manifeste pas, à Sabrevois, ai-je dû leur apprendre. Et cela m’a ramené, par un détour imprévu, au thème de ce soir. Qui, exactement, prend la rue pour la politiser? Qui s’y trouve, au contraire, parce qu’il a été exclu de toute communauté? Qui se retrouve, de l’autre côté de la manif, comme automobiliste frustré, consommateur pressé, téléspectateur outré, politiciens et capitalistes accusés?

Sommes-nous vraiment égaux, dans la rue, face à la rue? Sont en jeu, à ce sujet, de multiples formes de domination. Celle de l’État, avec le monopole de la violence physique, via le système juridique et forces policières. Celle inhérente aux propriétés, que la rue traverse, inégalités économiques qui vont de la Tour de la bourse aux sans-abris. Face à ces dominations, quand je manifeste dans la rue je me définis aisément comme opposant, en lutte contre le pouvoir. Cependant, j’oublie peut-être, alors, que l’idée même de manifester n’est pas également répandue, et qu’elle est peut-être surtout valorisée et pratiquée chez ceux que Bourdieu appelle les « dominés des dominants », catégorie qui comprend profs et étudiants universitaires. Quitte à faire de la sociologie de cuisine, je parierais que le taux de diplomation universitaire, dans la manifestation de samedi dernier, était nettement plus élevé que la moyenne québécoise. Qui sait, peut-être devrait-on penser à des cours de manif, dans la série des cours d’éducation à la citoyenneté, au secondaire.

Quand nous nous sommes donnés le thème de cette soirée, « sous les pavés, la chambre », nous visions, dans le souvenir que j’en ai, à articuler deux lieux de conflit, de pouvoir, de résistance, celui, qu’on a cherché à occuper, au printemps 2012, qui est d’emblée politique, la rue, et celui qui ne paraissait pas politique, avant que les féministes ne brisent cet enfermement dans le privé, celui de la chambre ou de la cuisine. Mais, au cours des dernières semaines, cette configuration a fait place à une autre, dans ma vie quotidienne de professeur, configuration que je ne peux plus parvenir à encadrer, douillettement, confortablement, grâce à Blanchot, Woolf, et autres. Car,  un autre lieu relativement « intime » est devenu objet politique, objet de discours, de polémique, et je veux parler, on l’aura peut-être deviné, du bureau de professeur, interface entre la parole publique, collectivement adressée, des cours, articles, présences médiatiques, pour les plus connus d’entre nous, et la parole confidentielle, personnelle, celle du contact direct entre interlocuteurs.

Dans cette nouvelle configuration, c’est mon espace, concret et symbolique, qui est mis en cause, par des gestes et des discours, celui que l’université assigne à un professeur. Je n’entends pas, ici, revenir sur la violence symbolique des gestes, sur le caractère anonyme de ces dénonciations. Elle est très grande, et mérite réflexion, mais le danger est tout aussi grand de me retrouver dans une position semblable à celle du président Obama qui sermonne les révoltés de Ferguson.

 Mais surtout, je souhaite me tenir, malgré l’inconfort, dans la lignée des Mots et images. Or, ici, je ne suis plus aussi clairement extérieur à l’objet de la résistance, je suis mis en cause, et il faut donc tenter de voir pourquoi je me retrouve collectivement politisé, et comment je peux ou non, sans tomber dans la mauvaise foi, ou la schizophrénie, être mon propre adversaire politique, être celui contre lequel grogne la rue, mais être aussi dans la rue. Dans la brume de la vie quotidienne, avec ses diverses formes d’aliénation, cet espace, mon bureau de prof, est en quelque sorte interchangeable avec mon autre bureau, à la maison. J’oublie, alors, le narcissisme, le sentiment de réussite auquel j’ai succombé, quand j’ai vu mon nom étiqueté pour la première fois un bureau, le signaler aux yeux de tous comme le mien, j’oublie que ce nom, ainsi affiché, signale que je fais désormais partie de l’institution, que ce bureau n’est pas un espace neutre, mais un territoire obtenu par cooptation, quand d’autres professeurs m’ont intégré à leur groupe, j’oublie enfin que je n’ai pas osé cogner à la porte d’un bureau de professeur avant d’être à la maîtrise, quatre ans après le début de mes études littéraires, saisi de crainte que j’étais à l’idée de devoir y énoncer une phrase intelligente.

Gestes et discours, ai-je dit, ont mise en cause des professeurs, des cas particuliers, mais par-delà, comme on l’a vu, les professeurs, l’université même, comme institution.

Ces discours ont parfois été excessifs, et ces excès ont été dénoncés. Il est d’ailleurs légitime, sinon inévitable de le faire, surtout pour des passionnés du langage, comme nous pouvons l’être, en littérature. De plus, il y va d’une nécessité politique, intellectuelle: les discours doivent trouver réponse, être entendus, analysés. Je me demande cependant si, dans certains cas, l’analyse ne nous empêche pas, nous littéraires, d’entendre. Il y a un certain danger de réagir à des excès discursifs, sans entendre la voix de la douleur, sans comprendre la colère; il y a un danger, semblable, à ce que, dans l’entrecroisement des discours militants et universitaires, on réagisse comme littéraires à des langages politiques, dont celui de la culture du viol, sans songer qu’il y a peut-être là, dans notre réaction, une politique de la littérature dont ne voulons peut-être pas? Comment ne pas faire de notre maîtrise du langage une source de surdité, surtout quand, comme corps institué nous nous trouvons « en situation », impliqués malgré nous?

Notre défi, comme littéraires, serait-il de parvenir à entendre, à entendre vraiment, même ce que l’on juge mal dit, formulé, conceptualisé, peut-être mais qui cherche à dire le mal, la douleur, la violence, y compris quand ces discours nous font violence? C’est le désir, désir de comprendre, de maîtriser le langage, de joindre une communauté en quête de connaissance, qui nous réunit tous, étudiantes, étudiants, professeurs; cependant, cette communauté, tendue par un idéal d’égalité, est historiquement et structurellement un lieu de hiérarchisation et de transformation constante de la violence symbolique en inégalités constituées : il y a de bonnes et de mauvaises notes, des bourses et des échecs, des subventions, des chaires et des professeurs « ordinaires »; il y a aussi une lutte constante entre les discours, une lutte constante pour la redéfinition de l’université. Quand la lutte contre les redéfinitions proposées par les gouvernements, entreprises et recteurs nous unit, on peut oublier ou négliger les autres luttes. Dans cet univers, le désir de savoir est inévitablement confronté au pouvoir et parfois indissociable de lui. Qui plus est, le désir n’est pas exclusivement celui du savoir, mais multiforme, comme le pouvoir d’ailleurs. Ce sont ces collisions, entre désirs, savoirs et pouvoirs, tous pluriels, qui nous occupent. Les figures qu’elles dessinent ne sont pas toutes vouées aux insurmontables inégalités, à l’abus, au malheur; toutefois, du fait des inégalités structurelles et informelles, les probabilités de contrainte, de dérive et de souffrance sont très inégalement réparties, et majoritairement subies par les étudiants, ou plus exactement, par les étudiantes. Mais où sont donc les contre-pouvoirs? Je n’en vois guère, hélas.

De mes origines familiales  aux perspectives théoriques que j’adopte, tout, dans mon rapport à l’université, est réfractaire à l’idée que nous n’avons pas de pouvoir, comme professeurs. Il nous revient de lutter contre notre propre domination, de ne pas nous laisser happer par elle, bref, d’en être conscients et de construire un discours critique et une pratique d’enseignement, de parole, d’interrelation, qui puisse faire naître des résistances internes, voire des échappées à visée utopiques. Je crois de plus en plus à la nécessité de ces micro-sociétés obliques, placées sous le signe, idéal, impossible et indispensable de l’amitié.