Rachel Nadon - Au coeur de «notre sauvage besoin de libération»: réflexion sur le Manifeste du Refus global

Rachel Nadon – Au coeur de «notre sauvage besoin de libération»: réflexion sur le Manifeste du Refus global

« Les frontières de nos rêves ne sont plus les mêmes. Des vertiges nous prennent à la tombée des oripeaux d’horizons naguère surchargés. La honte du servage sans espoir fait place à la fierté d’une liberté possible à conquérir de haute lutte ». C’est ce qu’écrit Paul-Émile Borduas dans le Manifeste du Refus global en 1948 (Borduas, 1977 : 29). C’est à partir de ce texte que je veux réfléchir avec vous ce soir. Il va sans dire que, comme le disait avec justesse Samuel Mercier lors de la dernière édition, je parcours cette œuvre afin de nous retrouver au bout, d’y reconnaître notre lutte, nos exigences et nos fatigues. Je l’abandonne en quelque sorte afin d’entendre battre en son cœur cette « bête qui tourne dans nos pas » (Miron, 1970 : 61).

Depuis le début de ce conflit, les manifestes se multiplient à l’horizon d’utopies diverses : des anarchistes ont écrit le Manifeste du carré noir, le collectif Profs contre la hausse a publié Nous sommes tous étudiants, les intellectuels, le texte Nous sommes avec les étudiants, nous sommes ensemble, la CLASSE, une déclaration sur le site Arrêtez moi quelqu’un…. Le manifeste est un texte d’éveil, partie prenante d’une littérature de crise : quand le temps n’est plus gelé, quand c’est le printemps des idées au goût d’à-venir, les manifestes inscrivent dans le texte le collectif : c’est le NOUS qui parle d’une seule voix dans l’encouragement du cri commun. Au-delà de sa ponctualité, le texte manifestaire s’inscrit nécessairement dans un héritage. Et il m’a semblé qu’il était plus que nécessaire de replonger dans le Manifeste du Refus global, ne serait-ce que pour y retrouver la persistance de notre refus, la mémoire et la virulence de nos combats. Je le dis toutefois tout de suite : le Refus global est encore plein de ses propres mystères objectifs et c’est à bras-le-corps que je le lis : je ne sais pas tous les enjeux, je ne connais que sommairement les lectures qu’on en a faites, je le lis dans l’ignorance partielle de ses rêves historiques.

À l’époque où est publié le Refus global, en 1948, Maurice Duplessis dirige le Canada français dans le mépris des syndicats, avec une vision d’un État minimal fondé sur le respect de la loi, de l’ordre et de l’autorité établie, dans une relation étroite avec les entreprises privées. En juin 1948, il déclare même ceci au Devoir :

 Il ne peut y avoir d’ordre nouveau. L’ordre nouveau est un leurre. Les vérités éternelles ne changent pas. Ne vous laissez pas atteindre par la tuberculose et le cancer de la pensée…. la province a besoin de stabilité économique, sociale et nationale. (cité dans Monière, 1977 : 300)

On peut aussi mentionner qu’à l’époque, et ce depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, les appuis au conservatisme religieux et économique de Duplessis s’effritent. Son gouvernement est d’ailleurs entaché de scandales : Le Devoir dénombre en effet des fraudes électorales, dénonce la dilapidation des fonds publics par le patronat et des entorses aux procédures parlementaires (Monière, 1977 : 308)… C’est dans ce contexte (qui m’apparaît parfois drôlement similaire au nôtre) que paraît le Refus global, recueil qui comprend plusieurs essais, œuvres picturales et textes de création. Pour le rappel, le manifeste lui-même est signé par Paul-Émile Borduas, et contresigné par près d’une quinzaine d’artistes, dont Claude Gauvreau, Françoise Sullivan, Marcel Barbeau et Jean-Paul Riopelle.

Dans son essai La Ligne du risque, Pierre Vadeboncoeur écrira que Borduas a été le premier à « rompre radicalement », le « premier, dit-il, à se reconnaître dans l’obscurité totale et à assumer son vrai dénuement » (Vadeboncoeur, 1993 : 25). Il y a en effet dans le Manifeste du Refus global une exigence radicale de liberté et de vérité envers soi-même à laquelle l’homme doit consentir pour se réaliser aux côtés des autres hommes. À cet égard, la morale policière du clergé doit être dénoncée. La raison dont sont issues les intentions, armes par lesquelles périra la société, doit être sabordée. Les dogmes, les idéologies, tout ce qui contraint l’être à ignorer ses nécessités profondes doivent être abandonnés. Borduas estime que « l’action intéressée reste attachée à son auteur, elle est mort-née » (Borduas, 1977 : 36) : c’est que l’agir doit provenir d’abord d’un vouloir-vivre, d’un vouloir-vivre qui est aussi intuition d’un vivre-ensemble.

Le manifeste commence par un rappel historique, sur le mode narratif, de l’« évolution» de la société canadienne-française. Une des premières cibles de Borduas est le clergé, qui est ainsi accusé de participer à ce que l’auteur qualifie de « règne de la mémoire exploiteuse, de la raison immobile, de l’intention néfaste » (Borduas, 1977 :28). La religion du Christ a fait de l’exploitation de l’homme et son sacrifice le moteur de son expansion; lentement, elle sera remplacée par les ressources du capital .

Graduellement, l’acte de foi fait place à l’acte calculé. L’exploitation commence au sein de la religion par l’utilisation intéressée des sentiments existants, immobilisés; par l’étude rationnelle des textes glorieux au profit du maintien de la suprématie obtenue spontanément. L’exploitation rationnelle s’étend lentement à toutes les activités sociales: un rendement maximum est exigé. La foi se réfugie au cœur de la foule, devient l’ultime espoir d’une revanche, l’ultime compensation. Mais là aussi, les espoirs s’émoussent. En haut lieu, les mathématiques succèdent aux spéculations métaphysiques devenues vaines.

L’esprit d’observation succède à celui de transfiguration (Borduas, 1977 : 33).

Les mécanismes d’oppression et de répression dissimulée sous le couvert de l’intérêt, ici dénoncés, me semblent faire écho, 64 ans plus tard, à nos luttes contre la marchandisation du savoir, contre une démocratie arraisonnée aux intérêts du capital, contre l’aliénation des esprits au texte global de Ce-Qui-Va-de-Soi. Dans le Refus global, le Canadien français, comme toutes les « victimes » du christianisme, apparaît comme étant instrumentalisé par la religion, puis par la logique marchande qui préside à la destinée des bourgeois. C’est que l’homme qui subit cette violence a été tenu à « l’écart de l’évolution universelle », comme le souligne l’auteur du Refus global (Borduas, 1977 : 27), c’est que l’homme défend avec vigueur les systèmes mêmes qui lui font violence, se condamnant, dans l’ignorance même de sa condition, à la répétition infinie de son malheur.

Il y a toutefois dans le Manifeste du Refus global un acte de foi en l’homme qui est aussi acte de résistance. Les fossoyeurs d’égalité, de justice et de liberté que sont les idéologies ne sauraient avoir raison de l’HOMME « total », cet homme qui se tient debout devant sa vérité, qui sait être grand, comme chaque fois, dit Borduas, qu’il« consent à être un homme neuf dans un temps nouveau» (Borduas, 1977 : 36). Car c’est en chacun de nous que s’érigent les promesses d’un avenir engagé, dégagé des nécessités d’hier, car c’est en chacun de nous que commence la transfiguration du présent. Mais Borduas va plus loin : au-delà de cette exigence individuelle, la communauté, retrouvée et renouvelée, est indispensable à la transformation de la société. Il écrit : « Si nos activités se font pressantes, c’est que nous ressentons violemment l’urgent besoin de l’union » (Borduas, 1977 : 39). Le groupe apparaît ainsi comme la condition première à l’enracinement, aux mutations profondes, à la pérennité des possibles. Le groupe est reconquête d’une puissance laissée pour compte dans la multiplication des individualités irréductibles. Au sein de cette communauté, nous pouvons inventer, à l’aube de nos rêves réunis, en accord avec nos franches nécessités, une syntaxe qui renouvelle le langage aux sources de nos espérances. Cet espoir collectif, pour Borduas, « exige l’ardeur des lucidités exceptionnelles, l’union anonyme dans la foi retrouvée en l’avenir, en la collectivité future » (Borduas, 1977 : 34). Et plus loin :

D’ici là notre devoir est simple. Rompre définitivement avec toutes les habitudes de la société, se désolidariser de son esprit utilitaire. Refus d’être sciemment au-dessous de nos possibilités psychiques. Refus de fermer les yeux sur les vices, les duperies perpétrées sous le couvert du savoir, du service rendu, de la reconnaissance due. Refus d’un cantonnement dans la seule bourgade plastique, place fortifiée, mais facile d’évitement. Refus de se taire — faites de nous ce qu’il vous plaira, mais vous devez nous entendre — refus de la gloire, des honneurs (le premier consenti): stigmates de la nuisance, de l’inconscience, de la servilité. Refus de servir, d’être utilisables pour de telles fins. Refus de toute INTENTION, arme néfaste de la RAISON. À bas toutes deux, au second rang! Place à la magie! Place aux mystères objectifs! Place à l’amour! Place aux nécessités!

Au refus global nous opposons la responsabilité entière (Borduas, 1977 : 35).

À l’intention, outil de la religion et du capital, ennemi de l’acte spontané, Borduas oppose l’« anarchie resplendissante » (Borduas, 1977 : 40). La pensée et la création doivent faire exploser les carcans du conservatisme et du conformisme dans lesquels elles ne peuvent s’émanciper et s’émouvoir. Les « objets poétiques » ont été créés contre la civilisation et demeurent en héritage, remparts contre ce que Borduas appelle le « gauchissement ». Il dira : « À vous la curée rationnellement ordonnée (comme tout ce qui est au sein affectueux de la décadence); à nous l’imprévisible passion; à nous le risque total dans le refus global. (Borduas, 1977 : 38) » Borduas critique l’immobilisme et la paralysie intellectuelle, il oppose un modèle d’action révolutionnaire à l’hypocrisie, « au règne de la peur multiforme », au « Notre maître le passé » de Lionel Groulx. Pierre Vadeboncoeur écrira que le peintre nous a lancé dans l’illimité, qu’il a délié en nous la liberté. Qu’« il a fait en quelques années le voyage de notre devenir » (Vadeboncoeur, 1993 : 30).

Le Manifeste du Refus global nous invite à faire le choix du doute et à prendre goût à ce qui n’est pas encore. Il est l’affirmation radicale du droit à la dissidence. En ce sens, le conflit actuel nous fait redécouvrir sa modernité, il renouvelle la violence de sa parole à la source de notre colère. J’aimerais enfin terminer sur les dernières lignes du manifeste, qui chaque fois me fait penser à nous, irrémédiablement, qui chaque fois me fait croire en nous, immanquablement.

Que ceux tentés par l’aventure se joignent à nous. Au terme imaginable, nous entrevoyons l’homme libéré de ses chaînes inutiles, réaliser dans l’ordre imprévu, nécessaire de la spontanéité, dans l’anarchie resplendissante, la plénitude de ses dons individuels.

D’ici là, sans repos ni halte, en communauté de sentiment avec les assoiffés d’un mieux-être, sans crainte des longues échéances, dans l’encouragement ou la persécution, nous poursuivrons dans la joie notre sauvage besoin de libération (Borduas, 1977 : 36).

Sources

Borduas, Paul-Émile, 1977 [1948], Refus global; Projections libérantes, introduction de François-Marc Gagnon, Montréal, Parti pris.

Monière, Denis, 1977, Le développement des idéologies au Québec. Des origines à nos jours, Montréal, Québec Amérique.

Vadeboncoeur, Pierre, 1993 [1963], La Ligne du risque, Montréal, Fides.