Simon Levesque - Les mots de la lutte: les leurs, les nôtres

Simon Levesque – Les mots de la lutte: les leurs, les nôtres

Je suis doctorant en sémiologie à l’UQAM : non pas mon travail, mais mon activité, mon engagement au quotidien est de sonder le sens et l’usage des mots, des images, de tout ce qui fait sens, de tout ce à partir de quoi on fait sens collectivement. J’ai donc choisi de vous entretenir de mots qui, à mon sens, cernent et déterminent le contexte de lutte actuel, mais également le contexte de la lutte au sens large, la lutte des classes, puisque c’en est une. Il s’agit donc de mots simples, qu’on entend souvent, mais qui pourtant ont perdu leur sens premier à force d’être utilisés à tort et à travers, à force d’être martelés par une voix polymorphe, informe, désincarnée, sans âme; la voix du pouvoir. Une voix sans âme, c’est une voix sans valeur, une voix sans humanité. Il s’agit de redonner aux mots leurs sens humain, leur valeur. La seule raison qu’ils ont d’être employés : leur sens, tout simplement. Mais d’abord, puisque nous sommes ici à Mots et images de la résistance, en accord avec les visées de l’événement, mais également parce que cela me permettra de vous parler d’une œuvre que j’affectionne particulièrement, je ferai un petit détour du côté de l’écrivain Jean Marie Gustave Le Clézio. Je ne vous en dirai que peu, mes citations sont tirées de l’incipit uniquement, à vous d’aller le lire demain si le cœur vous en dit.

L’œuvre de Le Clézio, dès son premier opus Le Procès-verbal (1963) et jusqu’aux Géants (1973) qui boucle un cycle, fait une large part à la sémiotique à travers une écriture d’une poéticité redoutable. S’appropriant les problématiques inhérentes à « la vie des signes au sein de la vie sociale », pour reprendre le programme de Saussure, Le Clézio crée des fictions où les signes en viennent à devenir des personnages, où ils ont une existence plus probante que les personnages humains eux-mêmes. Où l’État, surtout, s’affirme par l’expression de signes démultipliés, un État dont la nature théologique, pour reprendre la théorie de Bourdieu, se trouve par là révélée. Un état en tant qu’entité théologique au sens où il existe par la croyance et à travers les actes qui le constitue, la structure et l’assure.

En problématisant l’importance du langage dans la construction du réel, Le Clézio remet en question les lieux communs de la connaissance et les rapports sociaux qu’ils impliquent. Le langage tient à la fois de la prison et de l’outil de fuite. Il est ce par quoi la civilisation s’endoctrine et s’émancipe. Il nomme, il crée, il rejette : il fait exister le réel et pourtant il est fiction.

Le roman Les Géants s’ouvre sur cet exorde impératif : « Je vais vous dire : libérez-vous! [1] ». Au-delà d’une certaine ressemblance avec le discours des témoins de Jéhovah, ces paroles de Le Clézio résument et annoncent ses intentions, son programme. Il entend, et je le cite :

Parler : mais de l’autre côté du langage aussi, du côté de ceux qui le fabriquent. Chaque mot devra être retourné comme un gant, et vidé de sa substance. Chaque parole devra s’arracher du sol comme un avion et détruire les enclos. Jusqu’à présent vous avez été des esclaves. On vous a donné les mots pour obéir, les mots pour asservir, les mots pour écrire des poèmes et des philosophies d’esclaves. Il est temps d’armer les mots. Armez-les et lancez-les contre les murs. Peut-être qu’ils pourront aller jusque de l’autre côté. [2]

Dans son roman aux apparences sciences-fictionnelles, mais qui pourtant est campé dans un contemporain dépeint par ses oppressions symboliques et physiques, par l’omniprésence des signes de l’économie de marché et de la propagande idéologique, le mot d’ordre, le leitmotiv, c’est : « Il faut brûler Hyperpolis ». Hyperpolis, c’est la ville où se déroule le récit, c’est une mégalopole quelconque à l’image des grandes villes de ce monde, des villes qui ne sont pas faites à l’échelle des hommes, où « les mots d’un seul homme sont pareils à des couinements de rat, les mots sont en vente dans tous les grands magasins, achetez le mot liberté, achetez le mot amour, achetez le mot-vérité, achetez le mot monde [3] ». C’est un monde à l’image du nôtre, où l’imagination est prébalisée, où les possibles sont circonscrits par le pouvoir d’achat de chacun, où la répression, symbolique et physique, est érigée en grand principe de l’ordre et du bien commun. Un monde où l’État est non pas providentiel, mais coercitif, un monde où l’État peut se définir comme monopole de la violence physique et symbolique légitime, selon la définition de Pierre Bourdieu [4].

Mais, écrit Le Clézio, « il y a dans les places, les souterrains, dans les rues des villes, dans les machines à chiffres beaucoup de violence et de beauté, beaucoup de passions. Il y a des lois incompréhensibles qui naissent de l’intérieur du béton et du verre, des lois, des mouvements que les maîtres du monde n’avaient pas prévus. La puissance de la liberté est invincible et terrible [5] ».

Ainsi naît la résistance; de cette force intérieure obscure, mais lumineuse, de cette volonté de lutte contre l’oppression et l’exploitation, pour ne serait-ce qu’un peu plus de vérité, d’un peu plus de justice sociale, elle naît, la résistance, elle s’affirme, elle agit. Mais pour agir adéquatement, elle doit d’abord et avant tout, justement, procéder à l’exercice que propose Le Clézio, c’est-à-dire se battre afin de se rendre de l’autre côté du langage, se débattre dans le langage pour aller par-delà le sens reçu, pour vaincre l’oppression du sens projeté par les mots qui font écran.

Le sens est malléable, c’est bien connu : le débat sémantique auquel on a eu droit par médias interposés dans le cadre de la présente lutte contre la hausse des frais de scolarité, l’accessibilité aux études supérieures et les modes de gestion et de financement de nos universités en est la manifestation la plus évidente.

Tous les mots que je veux remettre en question aujourd’hui ont en commun une chose : leur usage a été détourné de leur sens primordial collectif, de leur lieu d’émergence nécessaire, car s’il faut penser un concept, il faut d’abord un mot, et inversement un mot n’a aucune emprise sans concept ou objet. Or, lorsque l’objet ou le concept d’un mot donné ne fait pas l’affaire de certains, autrement dit lorsqu’un mot irrite, lorsqu’un mot fait résistance à la pensée, le réflexe le plus facile est de le gommer, de le raturer, de le marginaliser ou, pire, de le détourner, par incompréhension ou hantise le plus souvent, de lui enlever son sens premier pour le rendre cohérent avec sa pensée plutôt que de la transformer, sa pensée, afin d’y intégrer ce mot, ce concept, ce sens nouveau, qui viendrait tout chambouler; ce mot qui heurte, qui déstabilise, qui force la remise en question d’un système de valeur, d’une hiérarchie de principe, d’un système d’interactions, de domination, d’intégration et d’assimilation; d’un ensemble de modalités d’interprétation et d’action concrète qui fasse cohérence.

Lorsqu’un mot fait résistance, on préfère le déposséder de son sens plutôt que le laisser de côté, de peur qu’un autre nous le ramène en pleine face, de peur de ne pas savoir se défendre contre lui, parce qu’on n’y aurait pas réfléchi adéquatement. Dans notre société contemporaine, un amalgame informe, un bloc oppressant de puissants et de riches détenant les principales plateformes publiques d’expression a depuis longtemps mis en œuvre d’insidieux programmes de désémiotisation, de détournement de sens. Il agit en somme de manière à redéfinir les mots qui font obstacle au culte du Capital et de la pensée unique, de la vie réglée comme du papier à musique, mais sans mélodie ni harmonie, et avec un rythme tout en saccades, un rythme fou, inhumain : une piste de course à faire du fric qui, pour la plupart, ressemble davantage au grand prix de l’endettement. Pire qu’une symphonie dodécaphonique, c’est un concert désarticulé où le langage joue le rôle d’assassin.

Mais ce rôle de définition, cette emprise sur le langage, ce faire sens, en fait, nous revient, à nous qui étudions, à nous qui résistons. Les mots appartiennent à tous, mais il nous appartient, à nous, d’être les meilleurs rhéteurs.

Les mots, les mots qu’il nous faut resémantiser, c’est-à-dire les mots dont on doit reprendre le contrôle, qu’on doit pouvoir à nouveau employer pour bien se faire comprendre sont les suivants : terrorisme, résistance, oppression, activisme, responsabilité, autonomie, radicalité. Ce sont des mots de combat, des mots avec lesquels ou contre lesquels mener notre lutte. Sans eux, nous ne savons plus de quoi nous parlons, nous ne savons pas de quoi nous sommes faits, ni à quoi nous nous opposons, ni ce que nous ne voulons pas devenir : sans eux, nous ne pouvons pas dire. DIRE, voilà tout l’enjeu, car déjà, dire, c’est au moins un premier pas vers le faire, vers l’action. C’est une guerre, et nos armes sont nos corps qui crient, nos corps qui hurlent et qui, accessoirement dotés de mains, peuvent aussi poser des bombes.

Avant d’aborder les six mots de mon programme, j’aimerais d’abord remettre en question l’expression désormais consacrée, « Printemps érable ». Je ferai vite. Vous appelez ça un printemps, moi j’appelle ça l’Apocalypse. Apocalypse 1,19 : « Écris donc les choses que tu as vues, et celles qui sont, et celles qui doivent arriver après elles. » C’est ce que nous faisons.

Bien, commençons.

TERRORISME

Le terrorisme, si on retrace l’histoire politique du mot, découle du régime de la Terreur qui suit la Révolution française de 1789. Entre 1793 et 1794, la population de Paris est réduite pratiquement de moitié. On tue à tout vent, le climat est à la peur : le régime en place est sanguinaire. L’État détient alors le monopole légal de la violence à des fins politiques, c’est-à-dire en vue d’influencer les destinées politiques du pays en terrorisant sa population civile. On oublie souvent l’origine étatique de ce mot. On parle aujourd’hui volontiers de terroristes pour désigner des gens ou de groupes isolés qui posent des actes visant à lutter contre l’appareil étatique. Mais à l’origine, le terrorisme ne pouvait référer qu’à l’État. Autrement dit, une dérive sémantique s’est opérée petit à petit. Cette dérive profite à l’État, qui ne peut plus qu’être victime de la violence. Et on en oublie qu’il la perpétue.

Le terrorisme, c’est l’État policier. C’est la peur chronique dans laquelle les autorités gouvernementales tentent de nous plonger, en y parvenant en grande partie, pour les plus aliénés d’entre nous. C’est la peur de l’autre, de l’étranger, du soi-disant islamiste radical à l’autre bout de la planète. C’est la peur de son voisin, c’est la peur des pauvres, des sans-abri, des fous, des marginaux. La peur des révoltés, la peur de tout ce qui n’est pas ordonné. Mais de quel ordre voulons-nous? Je ne veux pas du monde parfait qu’on essaie de me vendre à grand coup de bonheur simulé, de sourires hypocrites, de burnouts dissimulés, d’actualités désolantes présentées comme un divertissement : trop pauvre pour les nourrir, elle tue ses neuf chats, titre le Journal de Montréal. On se désole, certes, mais pour les chats et non de la pauvreté. Neuf chats : il faut être bien seule pour en arriver là. Je ne veux pas d’un monde inhumain, un monde du chacun pour soi et aucun pour autrui, où quand quelqu’un fait entendre sa voix dissonante et revendicatrice de plus de justice on le fait taire à coup de matraque et de cayenne. Je n’en veux pas plus que vous et j’entends le combattre.

RÉSISTANCE 

Le sens du mot résistance est fortement connoté par l’épisode de la Seconde Guerre mondiale au cours duquel un nombre important de Français a refusé de se plier aux volontés de l’occupant nazi, organisant un imposant réseau d’action stratégique afin d’attaquer des cibles militaires et politiques dans l’optique de faire tomber le régime de l’envahisseur. La résistance survient lorsque l’oppression des puissants est trop forte. Lorsque la déshumanisation s’érige en loi. Lorsque la justice, c’est la censure; lorsque la politique, c’est l’autodestruction programmée, la résistance est une nécessité. La résistance, c’est d’abord résister par la pensée. Ne JAMAIS ABDIQUER. Savoir qu’on a raison. Ne jamais permettre à quiconque de corrompre notre volonté de réduire les inégalités sociales, de favoriser l’éducation, le seul réel moteur de progrès humain. Ne jamais se laisser corrompre point. Le grand homme de théâtre Bertolt Brecht a dit un jour : « Il y a des hommes qui luttent un jour et qui sont bons. Il y en a d’autres qui luttent un an et qui sont meilleurs. Il y en a qui luttent pendant des années et qui sont excellents. Mais il y en a qui luttent toute leur vie et ceux-là sont indispensables. »

La résistance, c’est la lutte en action. La pensée d’abord, mais aussi la perturbation de la soi-disant paix sociale, de l’ordre public, l’occupation, le blocage, le sabotage. La résistance, c’est notre seule arme érigée en principe. La résistance, c’est ce que je vois jour après jour dans le cadre de la lutte étudiante. C’est vouloir faire tomber un gouvernement corrompu, terroriste, oppressant.

Le terrorisme appartient aux puissants, la résistance aux oppressés.

OPPRESSION

Le sens premier du mot oppression c’est, pour une personne, avoir de la difficulté à respirer; une gêne ressentie au niveau de la poitrine. Lorsque le gouvernement aura fini de tout privatiser, il voudra aussi vous faire croire que vous devez payer pour l’air qu’il vous faut respirer. Pendant que les riches respireront de l’air épuré à 6 dollars le mètre cube, les pauvres s’étoufferont dans le CO2 ambiant et crèveront de maladies respiratoires sans être soignés, parce que l’accès à hôpital leur sera refusé aussi, bientôt. Bientôt, il y aura des radars à pauvres avec des ultrasons pour les garder à distance, comme des chiens. L’oppression, c’est une violation répétée et systématique, par les pouvoirs publics, par un usurpateur, des principes constitutionnels et spécialement de ceux qui protègent les droits publics individuels. L’oppression naît du moment qu’un individu s’octroie un droit au mépris d’un autre. L’oppression est quotidienne, et son résultat, c’est l’aliénation. On en a la preuve quand un ouvrier prend le bord du patronat. Quand un chroniqueur populiste s’autoproclame défenseur de ses riches patrons exploiteurs de l’ignorance et manipulateur des consciences aliénées.

Il ne se passe pas autre chose actuellement, en notre ère de Capitalisme asservissant, où tout un chacun agit à son profit, où les banquiers ont remplacé les vicaires, où les actuaires ont remplacé les évêques et où les Standard & Poors, Moody’s et autres agences de cotation s’arrachent le titre papal. Je ne veux pas aller à la confesse pour me faire déclarer insolvable. Je ne veux pas qu’on rachète mon âme à grands coups de consolidations de dettes et d’intérêts reconstitués étalés sur 40 ans. Je ne veux pas être impuissante face à l’abus flagrant d’un système favorisant les inégalités, pas plus que vous. Dieu n’est pas mort : Dieu, aujourd’hui, c’est le Capital. Comme tautologie, il faut le dénoncer.

ACTIVISME

Ce mot d’activisme, on doit s’en méfier. Aussi bien ceux qui s’en revendiquent sont-ils motivés par de nobles intentions, aussi bien ceux qu’ils visent à dénoncer en usent-ils à leur avantage en dénonçant leurs gestes d’éclat à travers des organes médiatiques qui s’en nourrissent gloutonnement pour produire leur défécation journalistique télévisuelle, radiophonique ou imprimée. Car l’activisme sans les médias n’a souvent aucun impact. L’activisme, c’est trop souvent de l’artifice; un petit feu qui ne se fait voir qu’à travers la presse. Certes l’activisme cherche à faire se poser les regards sur un enjeu important. Mais comment les médias en traitent-ils? Le plus souvent en marginalisant l’acte donnant sa raison d’être au reportage, car ils ne veulent surtout aborder l’enjeu mis sous la loupe. On parle des activistes, on parle des conséquences de leur geste, mais rarement de leur propos ou des raisons les ayant poussé à opérer de la sorte ou même des impératifs catégoriques forçant quelqu’un à dénoncer l’injustice, l’oppression, l’exploitation ou parfois carrément un génocide.

Ce mot d’activisme, ce qu’il sous-tend, ce qu’il prétend faire, il faut s’en méfier parce qu’il est trop facilement neutralisé par les médias. Nous ne cherchons pas à rallier l’opinion publique. Nous ne nous battons pas sur le terrain de l’opinion, mais sur celui de la raison. Pas même sur le terrain idéologique, mais bien sur la raison pragmatique. Nous voulons que les pauvres mangent, nous voulons que tous puissent vivre dignement, que chacun puisse aspirer à une qualité de vie lui garantissant le plus grand épanouissement possible. Nous cherchons à vaincre l’aliénation, nous voulons que la collectivité favorise l’émancipation. Les grands médias, et a fortiori les médias télévisuels, ne sont pas des plateformes favorisant l’émancipation, tout au contraire. Du moins, pas de la façon dont ils sont actuellement exploités. Ainsi nous préfèrerons la résistance à l’activisme. L’activisme s’appuie sur l’idée que le renversement du régime actuel ne peut se faire qu’à travers les organes de pouvoir qui le maintiennent déjà en place. La résistance ne s’appuie sur rien que sur la volonté, l’ardeur, la persévérance et la certitude de la plus grande pertinence, aussi dérangeante soit-elle. L’activisme n’est pas mal en soi, mais il fournit une arme de plus à ceux que nous voulons combattre. Je ne veux pas d’un monde où l’information m’est vendue, comme si l’actualité était une chose qui s’achète; je ne veux pas d’un monde où un génocide côtoie sur une même page les numéros de la loterie; je ne veux pas d’un monde qui minimise toute chose au profit d’un abrutissement généralisé qui confine au confort et à l’indifférence, je n’en veux pas plus que vous de ce monde-là et j’entends le combattre.

RESPONSABILITÉ

La responsabilité, ça fait longtemps qu’on se l’est fait voler ce mot-là. En fait, on ne l’a jamais acquis. Dès l’enfance, on se fait dicter ce que c’est par nos parents : on se fait dire de le devenir, et ça veut dire savoir se tenir, savoir vivre, savoir ne pas dire, savoir ne pas faire, savoir devenir un parfait schizophrène parmi la multitude aliénée. La preuve : le Mouvement des étudiants socialement responsables du Québec (MÉSRQ – les carrés verts). Ils sont dans cette parfaite logique de l’enfant qui veut montrer à ses parents qu’il a compris, qu’il fera ce qu’on lui dicte dans l’espoir d’obtenir en retour une récompense. La récompense : plus d’accès à l’endettement. Certainement, on ne veut pas être « responsable » comme le MÉSRQ. On ne veut pas être responsable de l’endettement endémique des générations futures. Ce n’est pas ce genre de responsabilité qu’il faut revendiquer.

La définition de la responsabilité qu’on trouve dans le dictionnaire, c’est une « obligation faite à une personne de répondre de ses actes du fait du rôle, des charges qu’elle doit assumer et d’en supporter toutes les conséquences ». La responsabilité, c’est ce qu’on demande à tous les gouvernements qui se sont succédé au pouvoir depuis les deux Canada jusqu’à aujourd’hui. C’est ce à quoi on n’a pratiquement jamais eu droit. C’est ce contre quoi le pouvoir se protège en refusant d’instaurer des mesures électorales réellement démocratiques. C’est ce que le pouvoir refuse toujours d’assumer. Le pouvoir n’est pas humble, le pouvoir n’est pas morale, le pouvoir n’est pas humain, tout simplement parce que le pouvoir n’est pas quelqu’un : le pouvoir, aujourd’hui comme au Moyen-Âge, c’est Dieu : Dieu, c’est le Capital. Notre responsabilité, sous l’égide de l’Église réformée au profit, c’est de faire profiter le système. Dette d’étude à 20 ans, hypothèque à 25, prêts multiples à 30 pour voiture, bateau, croisière et rénovations, deuxième hypothèque à 40, cotisation aux RÉER depuis 15 ans, intérêts accumulés jusqu’à 60, Régime des Rentes du Québec retiré à partir de 65, consolidation de dettes auprès d’un grand créancier à 75, mort semi-démente à 90 à l’hospice payé par les enfants déjà rendus à mi-parcours de l’endettement. Une vie honorable aux yeux du Capital. Un bon contribuable, dirait le gouvernement Libéral.

La responsabilité que nous revendiquons, c’est celle de la conscience et de l’émancipation. La responsabilité de se doter d’une pensée dégagée du dogme, engagée dans la lutte. La responsabilité de prendre l’ensemble des tenants et aboutissants de la collectivité en compte. La responsabilité de développer une pensée complexe qui puisse débouter les pires sophismes. La responsabilité de chacun d’agir de manière à permettre au plus grand nombre de parvenir à s’émanciper. La responsabilité, la vraie, c’est voir l’autre comme soi et l’erreur comme un chemin. L’humilité comme une école et l’abnégation comme un engagement obligatoire. Car d’un monde où la responsabilité rimerait avec intolérance, déni et soumission, un monde où le mépris est loi et l’humiliation souveraine, je n’en veux pas plus que vous et j’entends le combattre.

 AUTONOMIE 

S’il y a un mot qui n’a plus de sens, c’est bien lui. L’autonomie, ce n’est certainement pas le fait de parvenir à vivre hors du foyer familial, puisque le gouvernement considère le revenu des parents, qu’on réside avec eux ou non, dans le calcul pour l’octroi de l’aide financière aux études. Pourtant, l’autonomie, c’est précisément cela : apprendre à s’occuper de soi, parvenir à diriger ses destinées de manière souveraine et indépendante. L’autonomie, c’est le fait de se gouverner par ses propres lois. C’est la faculté de se déterminer par soi-même, de choisir, d’agir librement à l’égard de schémas intellectuels et moraux. L’autonomie, c’est être parvenu, en se responsabilisant, à assumer la responsabilité elle-même, comme le dit le sociologue Zygmunt Bauman. Il s’agit de se doter de cadres qui nous conviennent, qui sachent nous régir dans notre intérêt. Un intérêt téléologique aussi bien que pragmatique. L’autonomie, je ne vous ferai pas un dessin, c’est précisément ce pour quoi nous nous battons actuellement : afin que soient réformés les modes de gestion des universités. Afin que l’université puisse assumer sa pleine responsabilité de bastion formateur de citoyens engagés sans qui la démocratie réelle ne peut exister. Là-dessus, je vous renvoie à l’article de Henry A. Giroux, « Higher Education Under Siege : Implications for Public Intellectuals » (2006).

Mais l’autonomie, c’est aussi que nous n’avons pas au Québec : un gouvernement souverain dans un pays indépendant. Afin de se libérer du joug historique du conquérant dominateur, afin de se départir du réflexe conditionné du colonisé arraisonné aux logiques des maîtres qui nous dépossèdent de tout sauf de notre pouvoir d’achat, et encore, il nous faut gagner notre autonomie. Le seul moyen, c’est l’indépendance politique. Exit le Canada; ça n’existe que sur papier de toute façon. D’un Canada conservateur qui coupe systématiquement en culture et dans les services sociaux, qui favorisent les inégalités, l’endettement, qui veut réinstaurer la peine de mort, qui veut interdire l’avortement, qui alourdit les peines d’emprisonnement pour les mineurs, qui augmente le budget de l’armement; d’un Canada qui ment, qui manipule, qui dénigre et qui réduit sa raison d’être à la violence en la favorisant, je n’en veux certainement, et vous non plus j’en suis certain, c’est pourquoi j’entends le combattre.

RADICALITÉ

Lorsqu’on entend le mot radicalisme, radicalité ou radical, le plus souvent, il est lié à l’étranger, l’autre, l’islamiste ou le terroriste, ou mieux, les deux à la fois. La xénophobie à peine masquée qui s’imprime dans les journaux, s’entend jour après jour à la radio, à la télévision, la xénophobie sournoise qui s’alimente à l’antique notion de barbarie; le barbare, celui qui n’est pas de la cité pour les Grecs, prolifère et nourrit les tensions entre les peuples et les cultures. Parce qu’il faut toujours trouver un coupable, un ennemi, une cause aux problèmes qui sont les nôtres, aussi bien rejeter la faute sur l’Autre. Or, l’Autre, ce n’est pas nécessairement l’étranger venu d’ailleurs, l’immigrant, mais le marginal, l’étranger du sens commun. Mais le sens commun est aliéné. L’Autre, c’est l’étranger de la pensée, celui qui s’exclue du système, qui ne suit pas les préceptes du grand Capital ou qui le conteste. L’Étudiant qui manifeste, l’étudiant qui revendique – ou le professeur –, tout individu qui s’indigne et qui s’exprime en ce sens est cet Autre : un extraterrestre de la société bienpensante. S’il a le malheur de faire plus que parler, s’il pose des gestes, s’il organise des occupations, blocages, sabotages ou autres, on le dira radical. Dans l’imaginaire collectif aliéné à la source occulte du vocabulaire journalistique, un étudiant radical, ce n’est pas très loin d’un terroriste islamique. C’est une grave menace au mode de vie occidental.

Systématiquement, dans les journaux, on répète que la CLASSE représente l’aile radicale du mouvement étudiant. Soit. Qu’est-ce que la radicalité? Dans son sens premier, le mot radicalité est relatif à la racine, à l’essence de quelque chose. Être radical, c’est vouloir repenser en profondeur les choses. Questionner les institutions, le pouvoir, les instances de légitimation, de répression, mais aussi de transmission du savoir. La CLASSE est radicale et a raison de l’être. Des États généraux sur l’éducation s’imposent au Québec. Mais pas seulement. Des États généraux s’imposent dans tous les domaines, à commencer par soi pour chacun. Être radical, c’est une posture, une modalité d’existence, une intransigeance face au laisser-aller. Être radical, c’est combattre l’indifférence. D’un monde où toute atteinte à la pensée unique est systématiquement marginalisée, réprimée, où tout individu voulant faire valoir ses droit inaliénables est reçu comme un fou s’attaquant à un système impénétrable, inébranlable, un monde qui encourage le cynisme afin de dénigrer tout engagement, un monde où toute conviction, toute prise de position acharnée est perçu comme un combat contre des moulins à vent, je n’en veux pas plus que vous et j’entends le combattre.

Voilà.

Afin de mener la lutte, il faut se réapproprier ses mots. Les leurs, les nôtres. Il faut recouvrer leurs sens et les honorer ou les dénoncer. La lutte est avant tout sémantique, parce que la pensée s’organise comme un langage. Sans les mots, on ne peut développer une pensée adéquate, une pensée juste; une pensée humaine. Je n’ai pas la prétention d’avoir fourni une définition exacte des mots dont il a été ici question. J’en ai donné mon interprétation, j’ai voulu résister aux idées reçues, aux glissements sémantiques qui sont l’apanage de la propagande. La résistance, c’est aussi pour chacun de refaire pour soi cet exercice et de remettre en question les sens intentés, y compris ceux fournis à propos de ces mots : terrorisme, résistance, oppression, activisme, responsabilité, autonomie, radicalité.

La lutte commence avec les mots, elle se mène toutefois sur le terrain. Les mots auxquels j’ai ici voulu redonner ce qu’il me semble être leurs justes sens, ce sont des mots de combat, des mots de terrain. Ce sont les mots de la lutte. Mais la lutte ne se gagne pas par les mots; elle se gagne par les rapports de force. Si notre juste sens des mots, fruit d’une réflexion et d’une reprise de notre droit le plus inaliénable sur le langage, fait le poids, il parviendra à renverser les sens usurpés, la perversion et la sournoiserie des rhéteurs corrompus. Les mots sont les outils de la pensée et le sens en est le résultat. S’il nous faut mener une lutte, c’est peut-être avant tout celle-là, puisqu’il faut commencer quelque part. Comme le dit Brecht, « Celui qui combat peut perdre, mais celui qui ne combat pas a déjà perdu. » Ici, ce soir, nous ne sommes pas vaincus.

Sources:

[1] Le Clézio, Les Géants, p. 15.

[2] Le Clézio, Les Géants, p. 17-18.

[3] Le Clézio, Les Géants, p. 33.

[4] Bourdieu, Sur l’État, p. 14.

[5] Le Clézio, Les Géants, p. 35.