Valérie Lefebvre-Faucher - Grève de la reproduction

Valérie Lefebvre-Faucher – Grève de la reproduction

Ce soir, j’ai dû annuler quelque chose pour venir vous entendre, vous parler. Comme souvent, comme pour chaque manif de soir, chaque rencontre militante, chaque événement culturel. J’ai annulé une soirée en famille. C’est que les soirées en famille sont prévues chaque soir et que je sens que ma place est là. Ce soir, mon fils a la varicelle.

Je vous parle de lui, mais j’aurais pu aussi penser à ma mère dont c’est l’anniversaire cette semaine. Chaque fois que je vais dans un événement militant, j’ai l’impression de rompre un engagement tout aussi important. Ou deux. Et ce soir j’ai poussé la schizophrénie jusqu’à prévoir ce discours : je me déplace précisément pour vous parler de mon sentiment de ne pas faire ce qu’il faudrait, quand je viens jusqu’à vous.

Je cherche le sens en venant ici; la parole, c’est ce que je sais faire de mieux pour appréhender le monde et entrer dans son amour. Et puis, de toute façon, je sens le déchirement quand je reste à la maison, aussi. Peu importe le lieu, ne pas s’absenter est impossible.

Quand je vais dans un événement politique qui provoque chez moi ce déchirement, j’ai l’impression qu’il y a quelque chose que nous ne comprenons pas, une erreur stratégique. Mais je ne sais pas l’éviter. Je ne résoudrai rien ce soir, mais je voudrais vous parler de ces dualités, ou ces paradoxes, dans l’engagement féministe.

Quand j’essaie de réduire l’effet de paradoxe dans mon engagement en tant que mère, quand je fantasme de la maternité en lutte, je pense souvent à un personnage de L’Euguélionne, la femme enceinte, qui prend la forme d’une maison hantée. Bersianik l’appelle, non sans une certaine cruauté, Ahinsa-qui ourlait-des proies. Malgré sa passivité, sa révolte me revient toujours comme un défi.

De ses fondations sortaient des rangées d’enfaons, déjà tous vêtus comme des soldats, le fusil au côté, le pas martial et l’œil éperdu. Ils étaient tirés par une ficelle.

De ses fondations sortaient des chars d’assaut tout équipés de mitrailleuses et d’enfaons déjà tout entraînés à tirer tacatacatac, qui jetaient à tour de rôle un œil effrayé par l’écoutille. Les chars étaient tirés par une ficelle.

De ses fondations sortaient des avions tout équipés de bombes incendiaires avec des pilotes juvéniles et de tout petits passagers paniqués déjà tout entrainés à lâcher le napalm sur tout ce qui bouge. Les avions étaient tirés par une ficelle.

À la fin, dit l’Euguélionne, j’ai vu sortir de la Maison Hantée, à quatre pattes et un seau accroché autour du cou, des rangées de fillettes complètement nues qui, tantôt faisaient la belle en levant leurs petites pattes de devant, tantôt léchaient le sol rugueux de leur langue rose minuscule. Les fillettes étaient tirées par une ficelle.

Puis, j’ai prêté l’oreille aux clameurs terrifiantes de la Maison Hantée, dit l’Euguélionne.

– HALTE ! disaient ces clameurs. De quel droit prenez-vous mes enfaons et les menez à l’abattoir ? De quel droit prenez-vous mes tendres enfaons et les menez au dépotoir ?

Je suis l’Utérus universel. Voilà des siècles que je suis vomi par ceux-là mêmes qui en étaient sortis tout triomphants. Voilà des siècles que l’on s’empare de mes fruits mûrs pour les mener au pressoir.

ASSEZ ! Nous nous mutinons. Nous fermons l’usine où nous fabriquons le sang, où nous dosons les globules rouges et les globules blancs.

Puisque vous êtes si forts, fabriquez-le en éprouvettes ce sang qui vous importe si peu[1].

Ce passage m’est resté en travers du ventre depuis ma première lecture. Il y a laissé la conviction, sans que je sache l’expliquer, que s’il y a un combat féministe, c’est bien celui d’éviter le massacre des enfants… Quitte à ne pas les faire.

Cette révolte-là, la grève des utérus, on n’en parle pas beaucoup. C’est la grève totale, celle qui fait le plus peur, même aux féministes. On n’en parle pas, mais toutes les institutions que le patriarcat s’est données pour contrôler les femmes viennent de cette peur-là.

La peur de ce pouvoir des femmes comme classe, le pouvoir de refuser d’enfanter, le pouvoir de refuser de nommer les pères, le pouvoir de donner naissance ou pas, de soigner ou pas, la guerre silencieuse qu’on nous soupçonne toujours de faire.

Et c’est vrai qu’il y en a eu, de toutes les sortes, des grèves du sexe, des grèves du care, ça va de la fin des petites tapes dans le dos aux avortements massifs. Aux amazones. De quoi inspirer les conjoints et les conjointes de flics.

Ce n’est pas parce que nous avons tant secoué la catégorie femme, ce n’est pas parce que nous voulons le care universel, que ce pouvoir de la grève des femmes a disparu. Ce qui fait si mal, c’est que c’est précisément sur les personnes que nous aimons que peut s’exercer ce pouvoir. De quoi faisons-nous la grève, si nous nous épuisons à prendre soin des autres, si nous travaillons déjà à la beauté du monde? Si les infirmières faisaient ce printemps la grève du care, laissaient les vieux mourir dans les centres, elles seraient les plus puissantes! Mais elles feraient le contraire de ce qu’elles veulent. Elles sont devant ce paradoxe de tout à l’heure. Le pouvoir que nous avons, la grève que nous pouvons faire, s’exerce aux dépens de ceux et celles pour qui nous nous battons.

Je ne suis même pas certaine que ce soit si pacifiste.

Pour dépasser ma peur, j’essaie de me représenter, d’abord, ce que ça peut vouloir dire d’avoir ce pouvoir-là. On nous a tellement répété que ce n’était rien, que ça ne comptait pas. Savons-nous simplement que nous l’avons?

J’essaie aussi de me représenter le temps, l’espace, l’argent que nous dégageons en prenant soin des autres, pour que d’autres fassent des mines à ciel ouvert, tapent sur les enfants dans les rues. À qui profite le travail de reproduction?

J’ai eu le plaisir cette année de passer du temps avec des féministes marxistes, Louise Toupin et Silvia Federici, qui ont milité pour le salaire au travail ménager. Elles ont nommé « crise de la reproduction » cette impasse de l’époque, où nous attendent austérité, dérives sécuritaires racistes, esclavage, et catastrophes écologiques. Elles m’ont fait voir que tout cela que nos mères ont bâti (et quand je dis mère, sachez que vous êtes mieux de vous sentir inclus.es), le système de santé, les écoles, les CPE, les théâtres, mais aussi toute la richesse qui s’est accumulée grâce au travail gratuit de nos mères, que tout cela, bref, c’est notre héritage. C’est à nous.

Comment faire comprendre que je ne reconnais pas de propriété privée sur la vie, ni sur ce qui a été bâti pour soigner la vie? Comment dire à ceux qui démantèlent et qui pillent « ceci est déjà pris»?

Je voudrais nous voir simplement occuper nos espaces de vie comme si ni les critères de rentabilité ni les juges ni le gouvernement n’avaient jamais rien eu à y redire, nous voir prendre ce qui est à nous. Prendre comme on prend une terre et y plante des framboises.

Silvia Federici m’a aussi dit, en parlant du mouvement féministe occidental « Elles se sont stérilisées, voilà ce que les femmes ont fait. » Ils sont si nombreux à vouloir nous faire repeupler leurs patries… Nous nous stériliserons si nous le voulons! Mais je me demande à quoi pourrait ressembler une fertilité radicale.

Dans la scène que je lisais tout à l’heure, l’Euguélionne regarde la Maison Hantée sans rien dire, en reporter étrangère. La mort des enfants n’a rien de plus spectaculairement écœurant que les centaines d’autres scènes bizarres du roman. On peut imaginer que ce qu’elle décrit a lieu depuis toujours, dans une relative indifférence. Le cœur fait entre l’amour et la colère des bonds d’autant plus hauts que la Maison Hantée semble seule à s’indigner. Mais elle appelle ses semblables, ses enfants. Les appelle dans la mutinerie.

Dans cette scène, il y a un personnage muet central : l’indifférent, ou l’irresponsable. Celui qui tire les ficelles sans regarder le massacre des enfants.

Nous laissons des gens tirer sur des ficelles. Comme s’il n’y avait pas de but ni d’avenir. Et il se trouve des gens pour appeler ça gouverner.

Si je pouvais interdire quelque chose, ce serait ça. Des gens ignorent ce que c’est qu’avoir mal aux dents depuis assez longtemps pour en garder des séquelles, s’user dans le froid, manquer de vitamines, ne pas avoir pris de vacances, travailler de la maison le soir parce qu’on ne peut pas se payer le service de garde, savoir que les petits s’empoisonnent pour de bon, avoir peur de mourir en accouchant, avoir peur que ses amis meurent de désespoir, avoir peur de mourir en manifestant

Les gens qui n’ont pas peur, n’écoutent pas les vibrations fragiles de la vie, ils ne peuvent pas décider de nos hôpitaux, de nos maisons, jamais rien décider qui touche les rivières et la forêt.

Je refuse d’écouter quiconque parle d’économie sans reconnaître la valeur de ce qui n’est pas payé. Je refuse d’appeler justice ce qui ne se base pas sur le respect de la vie, je pense fort ce soir à Cindy Gladue en disant cela[2].

Dire non chaque fois qu’il nous est demandé de passer outre le sentiment de l’humanité.

Il n’est pas de politique sans empathie.

Nous avons appris en 2012 que tout le monde ne peut pas courir devant les matraques comme des superhéros, mais que nous sommes tou.te.s requis.e.s.  Nous avons appris à parler de politique à nos enfants, parce qu’ils comprennent, parce que nous le leur devons, appris à nous nourrir, nous soigner, nous protéger, nous consoler. Faire entrer à coup de casserole, ou d’autres choses, la politique dans les maisons, faire sortir les maisonnées dans les rues. Refuser de séparer ces espaces, ces moments. Faire des assemblées disparates, faire pulser les rues, entre la cuisine collective et les abris contre le froid.

Nous sommes lié.e.s nous sommes parents. J’en appelle à notre parentalité non biologique, comme une responsabilité à prendre. La fin des déchirements, de l’isolement et de l’impuissance. La possible politique de la vie, le lien retrouvé entre pouvoir et fertilité.

[1] Louky Bersianik, L’Euguélionne, 1976, p. 25.
[2] Ce texte a été lu le soir du verdict dans le procès pour le meurtre de Cindy Gladue, procès qui ajoutait à l’horreur du crime un supplément de bêtise et de cruauté. C’était un traitement inhumain pour la victime et un affront à toutes les femmes qui se battent contre la violence sexiste et raciste et pour la mémoire des femmes autochtones disparues.